Jean-Claude Malgoire avec sa fille Florence
Jean-Claude Malgoire avec sa fille Florence © Danielle Pierre
Interview

Véronique Gens : « Jean-Claude Malgoire était unique dans le paysage musical »

par Julien Bordas | le 25 avril 2018

Jean-Claude Malgoire s’est éteint le 14 avril 2018. Avec son ensemble La Grande Écurie et La Chambre du Roy puis l’Atelier lyrique de Tourcoing,  le hautboïste, musicologue et chef d’orchestre a mis le pied à l’étrier à de nombreux artistes. La soprano Véronique Gens, dernière chanteuse à s’être produit devant lui le 10 avril dernier dans La voix humaine de Poulenc, témoigne aujourd’hui de l’extraordinaire bienveillance de l’artiste.

Cela ne fait aucun doute, la soprano Véronique Gens est l’une de nos meilleures interprètes de rôles mozartiens. Cette carrière internationale, outre à son talent, elle la doit aussi à sa rencontre avec Jean-Claude Malgoire, un musicien hors du commun à la carrière prolifique.

 

Instrumentiste et chef

Lancé par son premier prix de hautbois et de musique de chambre, le chef fondera en 1966 Le Florilegium musicum de Paris puis La Grande Écurie et La Chambre du Roy. Pionnier dans l’interprétation du répertoire baroque sur instruments originaux il intégrera aussi l’Orchestre de Paris sous la direction de Charles Munch en tant que cor anglais solo pendant 7 ans.

Jean-Claude Malgoire prendra les rênes de l’Atelier lyrique de Tourcoing en 1981, un lieu de création et d’expérimentation musicale unique dans le paysage français. Pour des artistes comme Philippe Jaroussky, Sabine Devieilhe, Dominique Visse ou Véronique Gens, ce fut un tremplin leur permettant d’accéder aux premiers rôles.

 

Mozart, “Je pensais en être incapable!”

“Je l’ai rencontré au tout début de ma vie d’artiste. J’avais une vingtaine d’année et je chantais à l’époque avec les Arts Florissants de William Christie se souvient Véronique Gens. Jean-Claude Malgoire m’a alors suggéré d’interpréter Mozart et m’a ensuite proposé le rôle de Chérubin dans Les Noces de Figaro à Tourcoing. Je pensais en être incapable ! ”

Et le rôle semblait peu facile à appréhender pour celle qui chantait dans les choeurs d’Atys de Lully. “Je me rappelle que le metteur en scène d’alors était très désagréable et ce fut un épisode vraiment douloureux pour moi. A ce moment-là Jean-Claude a été très prévenant envers moi. Il me disait : allez Véro ne t’inquiète pas, ca va bien se passer ! et il m’invitait dans son appartement situé au-dessus du théâtre ». (ndlr : bon vivant, l’ouvre-bouteille était l’objet fétiche du chef !)

Véronique Gens

Véronique Gens © DR

Le déclic

“Pour ce premier rôle j’étais complètement empotée… mais ce qui correspondait finalement assez bien au personnage de Chérubin constate la soprano. Ensuite ce fut Vitellia dans La Clémence de Titus de Mozart, puis Donna Elvira dans Don Giovanni”. Un déclic pour la chanteuse. “Ce fut alors un vrai plaisir vocal, ma voix et ma gorge se sont ouvertes !”.

Dernièrement, au micro de France Musique, Malgoire expliquait qu’il avait eu le “bonheur de donner leur chance à de jeunes chanteurs inconnus”. Parmi eux, Philippe Jaroussky, qui a chanté l’opéra Agrippina aux côtés de Véronique Gens, estime qu’il a “appris avec lui tout ce que l’on ne peut pas apprendre au conservatoire.”
Jean-Claude Malgoire, un guide plus qu’un chef. “Il nous laissait libre. Il avait son point de vue mais nous laissait chercher. Il nous disait aussi tu devrais faire ceci… ou cela… Il savait comment trouver l’idée et était juste là pour vous aider.” détaille la chanteuse.

Cette bienveillance propre au personnage reflétait un homme “foncièrement gentil, altruiste et généreux” et Véronique Gens adhérait totalement à sa façon de travailler. “Bien souvent on vous demande de faire vos preuves, on vous met en compétitivité, lui ce n’était pas du tout le cas. Il était unique dans le paysage musical !”

Sur le plateau, Jean-Claude Malgoire savait mettre en confiance ses artistes. “Ce n’était pas un dictateur,  il avait ce regard en coin pour vous indiquer si tout allait bien. Il était toujours avec vous, en contact non-stop, et à aucun moment il ne vous oubliait, il ne pouvait rien arriver ! C’était confortable et généreux car il était là pour vous simplifier la vie…”

 

Jean-Claude Malgoire en janvier 2018, en répétition pour La Création de Haendel

Jean-Claude Malgoire en janvier 2018, en répétition pour La Création de Haendel © Viviane Leconte

Une curiosité insatiable

Au-delà de sa fine connaissance du répertoire baroque, la musique contemporaine n’était pas du tout étrangère à Malgoire. Il jouera d’ailleurs la création française de la Sequentia VII de Luciano Berio en 1970 puis intégrera l’Ensemble de musique contemporaine 2e2m. “Il était curieux de tout, il n’y a pas que la musique baroque qui l’intéressait : il abordait aussi Debussy, Mahler ou Beethoven” note la chanteuse.

Une ouverture d’esprit conjuguée à une soif de découvertes. “Très cultivé sur beaucoup de sujets, il retenait tout et à aucun moment il ne voulait se restreindre. Il me proposait d’ailleurs toujours de nouvelles choses.”

 

L’hôtel Ibis

Dirigeant dans le monde entier, Malgoire comptabilise pas moins de 7000 concerts et 150 enregistrements. Son orchestre La Grande Écurie et La Chambre du Roy a par ailleurs fêté ses 50 ans en 2016.
“Il se nourrissait de toute cette vie musicale très riche et nous racontait souvent ses anecdotes”.  A Tourcoing, où la soprano était encore récemment, l’hôtel Ibis reste le lieu incontournable pour les artistes se produisant à l’Atelier Lyrique. “C’est l’endroit où l’on retrouve tout le monde, “The place to be” ! On s’y change beaucoup les idées”.

Au final, quel moment aura le plus marqué la carrière de Véronique Gens ? “Je retiens ma première Donna Elvira dans Don Giovanni. Il était là la première fois aux côtés du metteur en scène Pierre Constant. Je chantais à ma manière, sans brusquer les choses, en toute confiance, en laissant faire le temps… Je ne pensais pas que ça m’amènerait aussi si loin.”

 

Un hommage sera rendu Jean-Claude Malgoire à Tourcoing lors du Concert Beethoven du vendredi 25 mai 2018 à 20h au Théâtre Municipal de Tourcoing.

 




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