Jordi Savall
Jordi Savall © Toni Peñarroya
Interview

Jordi Savall aux Etats-Unis, ambassadeur de la diversité culturelle

par Cinzia Rota | le 4 mars 2016

Jordi Savall est actuellement en tournée aux États-Unis avec un programme construit autour de la viole celtique dans les traditions musicale anglaises, irlandaises, écossaises et américaines. Il nous parle ici des spécificités de ce répertoire et de sa démarche de transmission et de préservation d’un patrimoine musical et culturel, qui se maintient grâce à des initiatives comme la sienne.

 

On associe habituellement la musique celtique au fiddle, mais en sait-on plus sur les autres instruments de ce répertoire ?

À l’époque on utilisait tous les instruments dont on disposait, c’est-à-dire le fiddle, la harpe irlandaise, la flûte et même la viole de gambe.
Dans des manuscrits comme le Manchester Gamba Book (vers 1660), nous retrouvons des informations plus précises sur tous ces instruments, jusqu’aux aspects les plus techniques, comme par exemple la façon de les accorder.

Turlough O'Carolan

Portrait du compositeur irlandais Turlough O’Carolan (1670-1738)

Effectivement, votre programme, tout comme vos deux albums The Celtic Viol et The Celtic Viol II, est organisé en différents sets, répertoires, instruments mais aussi accords.

Ce programme, qui s’appelle « Man & Nature: Musical Humors and Landscapes in the English, Irish, Scottish and American Traditions » (« Homme et nature : humeurs musicales et paysages dans les traditions anglaises, irlandaises, écossaises et américaines »), est en effet organisé en sets, déterminés par l’origine des pièces.

Dans le set Caledonia, tout est dans la même tonalité de si mineur, comme l’oeuvre centrale : Caledonia’s Wail de Simon Fraser (1773- 1852), un lamento pour le grand compositeur écossais Niel Gow (1727-1807), dont nous jouons le magnifique Lament for the Death of his Second Wife.

Le set Flowers of Edinburgh a un caractère plus vivant, c’est chanté, il y a des gigues. Dans les sets Musicall Humors, où l’on trouve des pièces de Tobias Hume (1579-1645), il y a un bourdon et j’accorde mon dessus de viole comme un luth.

Dans le set The Bells (les Cloches), je désaccorde la viole, et je joue en pizzicato avec les doigts de la main gauche.

Dans le set Donegal, dont le nom vient d’une région du nord de l’Irlande, on retrouve les grands maîtres du XVIIe siècle : Turlough O’Carolan (1670-1738) et Francis O’Neill (1848-1936), dont j’ai trouvé les sources dans des collections américaines.

Également lié aux États-Unis, le set Lord Moira comprend des pièces provenant du Ryan’s Mammoth Collection, un volume de plus de 1000 oeuvres publié à Boston en 1883. Ici, j’accorde la viole comme une cornemuse, pour chercher une sonorité un peu similaire.

Les paysages irlandais clôturent ce programme, avec des pièces anonymes en mi mineur.

 

Ryan’s Mammoth Collection, 1883

Ryan’s Mammoth Collection, 1883

La musique celtique a d’abord été transmise oralement puis notée à partir du XVIIe siècle. Comment avez vous intégré les différentes sources dans vos choix de répertoire et dans l’interprétation ?

Ma démarche est très similaire à celle qu’on a eue avec la musique baroque : jusqu’aux années cinquante, on jouait cette musique sur des instruments modernes, mais il y a eu un retour aux sources qui fait qu’aujourd’hui on utilise des instruments d’époque. De même pour la musique celtique, qui est actuellement influencée par les tendances pop et jazz, j’ai eu envie de revenir à une pureté, à la possibilité d’écouter cette musique telle qu’elle était jouée à l’époque, par exemple avec violon solo, éventuellement accompagné par une harpe.

Je ne suis pas contre les arrangements et les instruments modernes dans ce répertoire, mais je trouve important de mettre en avant la beauté intrinsèque de cette musique. C’est pour cela que j’ai choisi de jouer ces pièces accompagné uniquement par la percussion.

Pour moi, c’est le même parcours que j’ai fait avec Marin Marais ou Sainte-Colombe : l’effort de comprendre comment la musique était jouée à l’époque. Pour ce programme, j’ai écouté beaucoup d’enregistrements, ceux des années 30 et 40, enregistrés dans des conditions difficiles, mais également ceux de James Scott Skinner (1843-1927). Ce formidable violoniste et compositeur écossais jouait dans les pubs, accompagné par un piano. Il commençait par des pièces lentes sans reprises et passait rapidement à celles au rythme plus soutenu, pour répondre aux demandes du public qui voulait quelque chose de simple. Cela m’a beaucoup frappé car effectivement on joue souvent des musiques très vivantes et on oublie les magnifiques lamenti. Du coup, j’ai décidé de les remettre en avant, car ils méritent d’être écoutés.

Le violoniste Niel Gow

Le violoniste Niel Gow (1727–1807), par Sir Henry Raeburn, 1787

La technique de violon derrière cette musique semble emprunter beaucoup au répertoire italien baroque, non ?

Il y a beaucoup d’influences baroques : des compositeurs comme Turlough O’Carolan connaissaient très bien Vivaldi et Haendel. Ces traditions ne sont pas enfermées, même ça reste toujours plus une musique populaire.
La richesse des thèmes et des mélodies est surprenante. Cette musique porte la marque de celles qui ont aidé les gens à survivre, et c’est le même sentiment que j’ai eu en jouant la musique séfarade, qui avait été essentielle aux peuples en exil pour trouver l’espoir et la paix, en les aidant à se sentir connectés avec leurs origines. C’était comme un miracle.

 

En effet, dans votre carrière, vous avez exploré de nombreux patrimoines allant de la musique méditerranéenne, séfarade, arabe, turque jusqu’à la musique celtique. Pour vous y plonger à chaque fois, avez-vous fait un travail de terrain avec des musiciens traditionnels, ceux que l’on pourrait appeler les héritiers de ces traditions ?

Dès le début, pendant mes voyages au Maroc, en Turquie et en Grèce, j’ai fait en sorte de rencontrer beaucoup de musiciens et j’ai énormément appris avec eux. J’étais conscient de cette tradition orale populaire qui m’est tout à fait familière et que l’on retrouve en Espagne avec le flamenco et la musique populaire catalane.

Jordi Savall et Frank McGuire

Jordi Savall et Frank McGuire © Salvador Redo

Dans certaines régions d’Europe, on retrouve un fort attachement aux traditions culturelles, dans le monde celte comme en Catalogne. Est-ce que votre environnement culturel d’origine vous donne une meilleure compréhension des enjeux nécessaires pour les préserver ?

J’ai tout à fait conscience des patrimoines en danger à cause de la mondialisation brutale : nous sommes tous pareils et nous écoutons tous la même musique.

Ce qui m’intéresse, c’est d’apporter ces musiques à un public plus large. Quand je les amène dans des séries de concerts où l’on joue du classique, c’est pour faire comprendre aux gens que la valeur de la musique n’est pas dans sa forme musicale, dans le prestige du compositeur ou de l’orchestre, mais dans sa capacité à nous toucher, même si le compositeur est anonyme.

L’émotion d’une belle mélodie peut toucher autant qu’une grande symphonie chorale avec 300 interprètes, un lamento de Gow ou un lied de Schubert touchent comme une œuvre pour un orchestre de cinquante musiciens. Ce n’est pas ce qui « charge la mémoire sans éclairer l’esprit », comme disait Voltaire, que l’on gardera, mais ce qui touche, ce qui est beau.


Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

Je viens d’enregistrer un album sur la musique andalouse de 1300 à 1700. Je vais ensuite faire tourner un programme sur le philosophe catalan Raymond Lulle [ndlr Ramon Llull en catalan] dont on célèbre cette année les 700 ans de la mort.

En 2017, je donnerai au Carnegie Hall de New York un programme sur les voyages de Marco Polo, un personnage extraordinaire qui est allé jusqu’en Chine, en passant par des endroits comme Sumatra, l’Arabie Saoudite, l’Anatolie, le Mali et Madagascar. Pour le millénaire de Venise, j’ai un programme qui couvre toute la période jusqu’à l’arrivée de Napoléon et qui sera donné au Lincoln Center.

Pour finir, je prépare un programme intitulé « La Route de l’esclavage » : l’histoire musicale réelle de ce voyage tragique, qui part des textes de 1444, année de la première exploration portugaise en Afrique, jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1880. De superbes musiques africaines, arabes, turques, hispano-portugaises, latino-américaines et chrétiennes seront jouées en alternance et le tout se termine par le texte « Pourquoi nous ne pouvons pas attendre », dans lequel Martin Luther King demandait réparation pour les années d’esclavage.

Rappeler ce moment très sombre de l’histoire est très important pour moi, car il ne faut pas oublier que la richesse de l’Europe s’est construite sur l’exploitation des esclaves, et que la musique était la seule chose qui leur restait. Un écho inévitable à la situation des réfugiés en Europe aujourd’hui.

 


Boston Early Music Festival
Samedi, 5 mars 2016
St. Paul Church, Cambridge


Homme et nature : humeurs musicales et paysages dans les traditions anglaises, irlandaises, écossaises et américaines

Jordi Savall, basse de viole à sept cordes par Barak Norman, London, 1697 et dessus de viole à six cordes par Nicolas Chappuy, v.1750
Frank McGuire, bodhrán

The Caledonia Set (dessus de viole & bodhrán)
Anonyme : Archibald MacDonald of Keppoch (Traditionnel irlandais)
Anonyme : The Musical Priest/Scotch Mary (Traditionnel irlandais)
Fraser: Caledonia’s Wail for Niel Gow
Anonymous: Sackow’s Jig (Traditionnel irlandais)

The Musicall Humors – Tobias Hume, 1605 (basse de viole)
Hume: A Souldiers March
Hume: Captaine Hume’s Pavin
Hume: A Soldiers Galliard

Hume: Harke, harke
Hume: Good againe
Hume: A Souldiers Resolution

Flowers of Edinburg (dessus de viole & bodhrán)
Anonymous: Lady Mary Hay’s Scots Measure (Traditionnel écossais)
Hunter: The Hills of Lorne

Anonyme : The Flowers of Edinburg (Traditionnel écossais)
Gow: Lament for the Death of his Second Wife
Anonyme : Fisher’s Hornpipe (Traditionnel écossais)
Anderson: Peter’s Peerie Boat

The Bells (basse de viole)
Ferrabosco: Coranto
Ford: Why not here
Playford: La Cloche & Saraband

The Donegal Set (dessus de viole & bodhrán)
Anonyme : The Tuttle’s Reel (Traditionnel irlandais)
O’Carolan: Planxty Irwin
O’Neill: Alexander’s Hornpipe

Anonyme : Gusty’s Frolics (Traditionnel irlandais)
Anonyme : Jimmy Holme’s Favorite (Traditionnel irlandais)

The Lord Moira’s Set (bass viol)
Anonyme : Regents Rant (Ryan’s Mammoth Collection)
Anonyme : Crabs in the Skillet (Ryan’s Mammoth Collection)
Anonyme : The Sword Dance (Ryan’s Mammoth Collection)
Anonyme : Lord Moira (Ryan’s Mammoth Collection)
Anonyme : Lord Moira’s Hornpipe (Ryan’s Mammoth Collection)

Irish Landscapes (dessus de viole & bodhrán)
Anonyme : The Morning Dew (Traditionnel irlandais)
Anonyme: The Hills of Ireland (Traditionnel irlandais)
Anonyme : Apples in the Winter (Traditionnel irlandais)
Anonyme : The Rocky Road to Dublin (Traditionnel irlandais)
Anonyme : The Kid on the Mountain (Traditionnel irlandais)
Anonyme : Morrison’s Jig (Traditionnel irlandais)

 

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