Karol Mossakowski / Thomas Ospital © Christophe Abramowitz / Radio France
Karol Mossakowski / Thomas Ospital © Christophe Abramowitz / Radio France
Interview

Tournoi d’improvisation à Radio France : interview avec Karol Mossakowski et Thomas Ospital

par Julien Bordas | le 26 septembre 2019

Le 2 octobre, à l’occasion d’un tournoi d’improvisation, l’organiste Thomas Ospital, en résidence depuis 2016 à la Maison de la Radio, passera le flambeau à Karol Mossakowski. Cette joute musicale est l’occasion d’aborder avec eux la résidence à Radio France et le « duel » à venir, mais aussi l’art de l’improvisation, une tradition séculaire chez les organistes. Montez sur le ring avec ce jeune duo !   

 

À quel âge avez-vous commencé la pratique d’un instrument, et avez-vous débuté par l’orgue ?

Karol : J’ai commencé très tôt car mon père est organiste, et comme souvent dans les familles de musiciens c’était naturel de jouer d’un instrument. On en avait plusieurs à la maison : orgue, piano, synthétiseurs… Je ne me souviens pas de cela bien sûr mais il paraît qu’à l’âge de trois ans je reproduisais les mélodies que j’entendais autour de moi. Depuis toujours je joue de l’orgue et du piano en même temps, mais c’est l’orgue qui m’a attiré le plus fortement tout d’abord par sa magie, puis simplement parce que je voulais être comme mon père !

Thomas : Pour ma part j’ai commencé l’étude de la musique à 11 ans suite à un coup de foudre pour l’orgue. J’accompagnais mon père qui chantait dans la chorale paroissiale de mon village au Pays Basque. J’étais fasciné en regardant le chef de choeur jouer de l’orgue, jusqu’au moment où il m’a invité à m’asseoir sur le banc de l’orgue pour donner le ton aux chanteurs. Je ne savais ni jouer ni lire la musique, il disposait ma main sur l’accord que je devais jouer pour les choristes. Par la suite, j’ai travaillé simultanément le piano et l’orgue, ce que je crois être très important dans la formation d’un organiste.

 

Parmi vos points communs vous avez tous les deux étudié au CNSM de Paris et avez déjà été en résidence grâce à votre fonction de Young Artist in Residence à la Cathédrale Saint-Louis de La Nouvelle-Orléans, que retenez-vous de cette expérience aux Etats-Unis ?

Karol : Le temps passé à la Nouvelle-Orléans était très enrichissant à tous les points de vue. C’était une découverte constante pendant six mois sur le plan humain et culturel. J’ai eu la chance de travailler avec des gens formidables qui étaient enthousiasmés et intéressés par ma vision de l’orgue et de la musique. Dans cette ville de jazz, il y a aussi de la place pour l’orgue.

Thomas : Exact, et sur le plan musical, nous devions servir d’organistes à la Cathédrale. Le travail d’un organiste outre-Atlantique est très différent de celui pratiqué en France car il prend une part très active dans l’organisation musicale de son église. Nous n’avions pas cette charge mais nous étions impliqués dans la vie musicale de la Cathédrale par l’accompagnement hebdomadaire du choeur ou les nombreux concerts qui s’y déroulent.

Karol Mossakowski est le nouvel organiste en résidence à Radio France © DR

Karol Mossakowski est le nouvel organiste en résidence à Radio France © DR

Karol, vous succédez à Thomas Ospital à Radio France en tant qu’artiste en résidence, quel sera votre rôle dans les mois qui viennent ?

Karol : Avant tout je suis là pour faire découvrir et aimer l’orgue à la plus large audience possible. C’est un instrument qui est encore trop méconnu et qui souffre de clichés souvent injustes. J’aimerais beaucoup transmettre ma passion au grand public ! En plus de notre duel d’improvisation j’interviendrai tout au long de l’année avec de multiples formes : film muet, Symphonie avec orgue de Saint-Saëns, concerts avec les formations de la Maison, Festival Présences, ateliers pédagogiques…

 

La fonction d’organiste en résidence à Radio France comporte aussi un volet consacré au jeune public. Comment attirer cette génération vers l’orgue et sa pratique ?

Karol : Tout d’abord il faut montrer ce qu’est un orgue et de quoi il est capable. Vous savez, même dans les films ou dessins animés la plupart du temps l’orgue est présenté comme un instrument qui fait peur, pourtant je vous assure que ce n’est pas sa seule capacité ! Notre génération doit se battre pour changer l’image de l’orgue dans la société, le démocratiser et prouver que c’est un instrument comme les autres, l’instrument de l’avenir !

Notre génération doit se battre pour changer l’image de l’orgue dans la société, le démocratiser et prouver que c’est un instrument comme les autres, l’instrument de l’avenir !

Thomas : Je pense que l’école a un rôle primordial dans la formation du public de demain. C’est elle qui doit amener notre jeunesse au contact de l’orgue par l’organisation d’ateliers découverte autour d’un instrument. Plusieurs partenariats existent entre Radio France et des écoles mais aussi avec le Paris des Orgues. Il faut développer ces actions ; les enfants sont très ouverts à l’orgue, ils n’ont pas de préjugés sur l’instrument comme peuvent l’avoir des personnes plus âgées.

 

Vous avez une histoire commune avec « les orgues » de Radio France. Karol, vous êtes titulaire de l’orgue de Notre-Dame de la Treille à Lille, l’ancien instrument du Studio 104, et vous avez joué l’orgue de l’auditorium et Thomas vous étiez en résidence à la Maison de la Radio depuis 2016. Quelles sont les capacités de cet orgue dans l’optique d’une improvisation ?

Karol et Thomas : C’est un orgue des couleurs que l’on n’arrête pas de découvrir. Le son est très flexible grâce notamment aux trois plans sonores expressifs. De plus les possibilités de l’instrument sont démultipliées grâce aux accessoires comme le sostenuto, la pression modulable du vent. C’est un orgue inspirant pour la création.

Thomas Ospital © Céline Nieszawer

Thomas Ospital © Céline Nieszawer

Loïc Mallié affirme que « l’improvisation, au sens absolu du terme, ne s’enseigne pas ! Ce qui s’enseigne, ce sont les travaux préparatoires » (Revue Orgues nouvelles n°4), vous partagez cette vision ?

Karol : En effet, parfois on a l’impression que certains sont nés avec un don pour l’improvisation. C’est une discipline qui demande avant tout un travail personnel mais étant professeur d’improvisation je crois qu’on peut apprendre aux élèves beaucoup de choses. Avant tout il faut transmettre l’envie d’improviser, ce qui n’est pas facile du tout, car la plupart de temps on commence la musique directement par l’apprentissage des notes et il n’y a plus le temps pour un contact « créatif » et spontané avec l’instrument. Souvent les élèves ne savent même pas qu’ils ont des capacités pour improviser ou composer.

En quelque sorte il s’agit d’un travail de compositeur.

Thomas : En effet l’improvisation ne s’apprend pas elle se travaille. L’analyse est un des axes pour y parvenir : comprendre les mécanismes de la musique pour mieux les reproduire. Comprendre les formes, les styles, l’harmonie et sa fonction dans une oeuvre. En quelque sorte il s’agit d’un travail de compositeur.

Quitte à sembler incorrect dans mon propos, je pense qu’il est difficile d’enseigner cela à une personne qui n’aurait pas du tout de “fibre improvisatrice”. L’improvisation à l’orgue est un art complet qui demande beaucoup de facultés : technique instrumentale, musicale, harmonique, analytique… Même avec très peu de moyens, si l’élève n’apporte pas une matrice, que peut-on faire ? L’idée de départ ne s’apprend pas, mais après, tout se travaille. Pour ma part, j’ai commencé à improviser en réalisant des postludes sur des chants liturgiques quand j’avais 11 ans.


Comment allez-vous préparer ce tournoi d’improvisation ? Quel type de travail cela demande-t-il en amont ?

Karol et Thomas : Nous nous sommes mis d’accord sur les règles du jeu et le genre des épreuves, c’est tout. Il faut que cela reste une soirée improvisée !

 

Quelles seront les règles du jeu du tournoi d’improvisation ? Comment les thèmes seront-ils choisis ?

Karol et Thomas : Il y a aura plusieurs épreuves que nous ne dévoilerons pas en amont. Le public sera amené à y participer. Certains des thèmes seront composés par des personnes extérieures et nous les découvrirons devant le public.

Karol Mossakowski / Thomas Ospital © Christophe Abramowitz / Radio France

Karol Mossakowski / Thomas Ospital © Christophe Abramowitz / Radio France

Vous attachez tous les deux une grande importance à l’accompagnement de films muets. Est-ce une pratique différente de l’improvisation en concert ? Si oui, en quoi ?

Karol : C’est une pratique complètement différente. La musique dans le cadre d’un film muet se construit en rapport avec l’image, elle n’est pas autonome. Cela demande une grande préparation, il faut connaître parfaitement chaque scène pour adapter la musique car sinon on peut facilement “gâcher l’ambiance”. Évidemment, la spontanéité est et doit être présente quand nous accompagnons un film muet, mais elle doit être structurée. Ce qui m’importe aussi dans ce cadre est de bien doser la musique. En concert on ne joue jamais pendant 2h sans arrêt, il faut faire très attention à ne pas fatiguer l’auditeur. Les respirations, points d’orgue et la dynamique pianissimo sont bienvenus !

Quand nous accompagnons un film, nous sommes au service de l’image.

Thomas : Effectivement, quand nous accompagnons un film, nous sommes au service de l’image, il faut trouver une juste proportion entre la musique et le film. Ça ne doit jamais devenir un concert d’improvisation car la musique ne doit pas déranger l’image, elle doit s’en imprégner. En fait, l’organiste est “contraint” par l’image. Pour ma part, quand je travaille un nouveau film,  je mémorise l’ensemble des scènes, puis j’invente des sortes de “leitmotiv” sur des personnages, des actions ou des objets. Une fois ce travail établi, il suffit de se servir du matériel et de l’adapter au mieux à l’image.

 

Selon vous, quelle(s) règle(s) d’or faut-il suivre lorsque l’on improvise en concert ?

Karol : L’essentiel est pour moi d’être présent mentalement au maximum pour ne pas tomber dans les réflexes acquis dans le passé. Il ne faut pas oublier qu’avant tout l’improvisation est un acte de création spontanée.

Thomas : Pour ma part, je fais attention à la forme, la structure et à la qualité d’écriture du discours. Peu importe le langage utilisé, allant du pastiche au pur aléatoire, ce qui m’importe c’est que le public sente où je veux les amener.

 

En récital, quels sont les risques liés à cette pratique ?

Thomas : Je pense que l’on peut s’enfermer dans des redites personnelles, c’est le vice de tous les improvisateurs. On a tous des tics et on peut parfois être amené – dans le souci de tout contrôler – à réduire la part d’improvisation et à rester sur de l’acquis. Le risque est de ne pas se renouveler. L’autre piège est le manque de travail. Je crois que l’improvisation doit se travailler perpétuellement, pas uniquement aux claviers, mais en osant écouter d’autres musiques : des oeuvres contemporaines ou du grand répertoire, des musiques du monde… Il ne faut pas s’isoler dans son propre langage. De plus, il me semble utile d’improviser sur différentes formes (films, textes…).

Karol : Pour moi, il n’y a pas de risques car par définition personne n’a entendu nos improvisations auparavant. Quel confort, n’est-ce pas ?

 

Pierre Cochereau disait que “L’improvisation est peut-être un art d’illusionniste”, le gagnant sera-t-il finalement celui qui réussira à bluffer le public ?…

Karol : J’espère qu’il n’y aura pas de gagnant, ce n’est pas un gala de boxe. Notre but, malgré la mise en scène un peu théâtrale et détendue, est d’attirer le nouveau public vers cet instrument qu’on aime tant. Tous les coups sont permis.

Thomas : Je suis d’accord. Ce qui est important, c’est de montrer les différents visages de l’orgue. Il n’est pas que “répertoire” et il faut défendre au même niveau la transcription, le répertoire, et l’improvisation !

 

 




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