Kronos quartet © C. d'Hérouville
Kronos quartet © C. d'Hérouville
Chronique

Le Kronos quartet et Steve Reich : le monde à venir

par Cinzia Rota | le 22 novembre 2016

« Je craignais qu’entendre répétés encore et encore les bruits et les voix de l’attentat
ne soit une expérience terrifiante et douloureuse.
Au contraire cela s’est révélé thérapeutique. »

David Harrington à propos de 9/11 de Steve Reich

 

 

À l’occasion du 80ème anniversaire de Steve Reich, la Philharmonie de Paris a organisé un week-end de concerts en son honneur baptisé « Steve Reich unlimited » (Steve Reich sans-limites). Retour sur le concert du Kronos Quartet.

 

Un téléphone mal raccroché émet un long « bip » assourdissant (1).

– « Ils viennent de Boston en direction de Los Angeles et ils se dirigent vers le sud »
– « Ils vont dans la mauvaise direction »
– « Aucun contact avec le pilote, aucun contact du tout »
– « Un avion vient de s’encastrer dans le World trade »
– « Mayday mayday! Je ne peux plus respirer, pas pour longtemps »
– « La seconde tour vient de s’effondrer »

C’est ainsi qui commence 9/11, commande pour le Kronos quartet, écrite en 2010 par Steve Reich.

Cela faisait beaucoup de temps que Reich souhaitait travailler sur des voix enregistrés en « prolongeant les voyelles ou les consonnes finales d’un locuteur, comme si l’on transposait la technique de l’arrêt sur image », mais il avait du mal à trouver le sujet le plus adapté. Après réflexion, l’artiste américain s’était rendu à l’évidence : les voix qu’il devait utiliser pour sa création étaient celles du 11 septembre.

Il a donc choisi d’utiliser d’une part des enregistrements publics, tels que celui du Commandement de la défense aérospatiale américaine (NORAD) et du Corps des sapeurs-pompiers de la ville de New York (FDNY) ; et de l’autre d’enregistrer lui-même les témoignages des amis et des voisins qui étaient à New York le jour de l’attaque terroriste.

L’artiste a organisé la pièce en trois parties, appelés tout de même mouvements, même si aucune pause ne les sépare et si le tempi restent plutôt uniforme. 9/11/01, « raconte » les évènements qui ont bousculé les États-Unis et le monde entier, 2010, donne la voix aux témoins de la tragédie et WTC, acronyme qui veut dire à la fois World trade center et World to Come (le monde à venir), s’inspire de la tradition de veiller les morts, présente dans plusieurs cultures religieuses.
Si pour les juifs, comme Reich, le Shemira (2) sert à « tenir compagnie » à l’âme jusqu’à l’enterrement, pour les catholiques et les musulmans la veillée funèbre est le moyen de dire au revoir au défunt et de l’accompagner vers le « monde à venir », l’au-delà.

Un des deux bassins commémoratifs du World Trade Center à New-York © Classicagenda

Un des deux bassins commémoratifs du World Trade Center à New-York © Classicagenda

Tout comme le sujet, l’écriture est également très dense : 9/11 a été imaginé pour trois quatuors à cordes — ou pour un quatuor en direct et deux enregistrés, sons et voix enregistrés et bande numérique.

L’oeuvre, d’une durée de 15 minutes, est une vraie expérience sonore, où musique, sons et voix sont intimement liés et se valorisent réciproquement. Les notes et les coups d’archet suivent parfaitement les harmonies et les dynamiques des voix parlées, dans un prolongement organique d’une grande efficacité expressive.

Reich nous fait parcourir chaque étape du drame avec une précision étonnante. À travers sa musique il crée des atmosphères adaptées au cours des événements : en commençant par l’étonnement suite au détournement de l’avion Boston-Los Angeles, la prise de conscience de l’inévitable, la violence du premier impact et l’incertitude entre accident et acte prémédité. Puis il illustre le chaos de l’effondrement de la première tour et le déploiement consécutif des pompiers et des ambulances, l’angoisse terrifiante et claustrophobe des personnes coincées dans la tour et enfin le coup de grâce de l’attaque à la deuxième tour.

Les membres du quatuor californien (David Harrington et John Sherba aux violons, Hank Dutt à l’alto et Sunny Yang au violoncelle) participent du pathos avec le jeu engagé et intense qui les caractérise, sublimés par Scott Fraser à la console et par les effets de lumière pertinents et évocateurs de Brian H. Scott.

La technique de l’échantillonnage des voix, n’est pas une nouveauté chez Reich : il l’avait déjà expérimentée dans l’œuvre Différent trains, elle aussi au programme de la soirée.
Cette pièce fait un parallèle entre les voyages ferroviaires de loisir faits par le compositeur aux États-Unis pendant son enfance, entre les années 1930-1940, et d’autres types de voyages qu’il aurait pu faire se trouvant en Europe en tant que juif.

Encore une fois le compositeur américain excelle dans le figuralisme : dans America – before the war (Amérique – avant la guerre) on « voit » un train à vapeur avancer à toute vitesse et traverser des passages à niveau et on perçoit la monotonie des voyages répétés entre les côtes est et ouest, car Reich allait visiter respectivement son père et sa mère qui avaient divorcé. Malgré la triste situation familiale, l’itinéraire paraît romantique et excitant, tout en étant sécurisé par la présence d’une gouvernante, dont on entend la voix rassurante.

Tout autre ambiance pour Europe – during the war (Europe – pendant la guerre), où règnent l’angoisse et la peur. Les sirènes de la police que l’on entend sont des mauvais présages, tout comme les dissonances qui effacent tout espoir : « 1940, le jour de mon anniversaire les Allemands entrèrent en Hollande, les Allemands envahirent la Hongrie » récitent les voix enregistrées des témoins de l’Holocauste recueillies par Reich. « J’étais en CE1, j’avais un professeur, un homme très grand » continue un des survivants, « ses cheveux lisses étaient solidement plaqués, il dit : « des Corbeaux Noirs ont envahi notre pays il y a bien des années » et il me montra du doigt. »

On suit des tentatives de fuite désespérées, où la respiration se fait haletante, tout comme à l’intérieur de ces trains de marchandises où on l’a osé transporter pendant des jours des êtres humains entassés…

Les signaux d’alarme se font de plus en plus forts et le rythme se fait plus intense dans un crescendo terrifiant.
La technique de la répétition des mots est très appropriée pour créer de la dramaticité : la première fois on entend un son indistinct, la deuxième on en comprend le sens et la troisième fois marque l’inéluctabilité de la situation.
Les sirènes de la police deviennent ensuite celles des ambulances, des secours qui arrivent à la fin de la tragédie pour constater les dégâts et prendre soin des survivants.

L’oeuvre se termine avec After the war (Après la guerre), où les répétitions se font litanie, comme les mots « To Los Angeles, to New-York » (vers Los Angeles, vers New-York) qui se transforment en lignes mélodiques et en polyrythmies évocatrices et entraînantes. Dans le final le jeu, de plus en plus rapide et ostinato, devient une de ces « transes lancinantes d’Afrique » qui ont tant fasciné le compositeur.

Exactement un an après les attentats du 13 novembre 2015, le Kronos quartet a dédié ce concert aux victimes de notre 9/11 à nous : « The world reunited around USA then around Paris and your great country » (Le monde s’était réuni autour des Etats-unis puis autour de Paris et de votre grand pays).

« Fluctuations nec mergitur — Paris uni », lit-on aujourd’hui sur des panneaux d’affichage disséminés dans la ville de Paris. La tragédie a laissé une blessure très profonde qui ne cesse de nous interroger sur le passé et sur l’avenir et pose la question de la défense de notre identité comme de nos valeurs.

 


1) En Amérique du Nord, la tonalité d’invitation à numéroter est composée de deux notes superposées, fa et la (350 et 440 Hz) ; en France, seule une note (la, 440 Hz) est utilisée.
(2) Cette pratique, consiste à s’asseoir près du corps du défunt et à réciter des psaumes ou des passages de la Bible.

(Notes de programme de la Phiharmonie de Paris)

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi