Bobyl Bakula (Vasily Gorshkov) et Bobylicka (Carole Wilson) accueillent Fleur de Neige (Aida Garifullina) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris
Bobyl Bakula (Vasily Gorshkov) et Bobylicka (Carole Wilson) accueillent Fleur de Neige (Aida Garifullina) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris
Chronique

La fille de Neige : le sacre du Printemps

par Sonia Bos-Jucquin | le 19 avril 2017

Un bien joli « conte de printemps » vient de faire son entrée il y a quelques jours au répertoire de l’Opéra de Paris avec l’arrivée de La fille de Neige, mise en scène par Dmitri Tcherniakov, sous la baguette de Mikhail Tatarnikov. L’œuvre russe Snegourotchka, troisième des quinze opéras de Nikolaï Rimski-Korsakov, créée en 1882, se fait rare en France et inexistante de nos scènes lyriques depuis 1929. Autant dire qu’assister à l’une des huit représentations données en russe à l’Opéra Bastille de Paris était une opportunité immanquable que nous avons su saisir.

Fleur de Neige (Aida Garifullina) entourée de ses parents Dame Printemps (Elena Manistina) et Père Gel (Vladimir Ognovenko) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Fleur de Neige (Aida Garifullina) entourée de ses parents Dame Printemps (Elena Manistina) et Père Gel (Vladimir Ognovenko) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Snegourotchka est la fille de Dame Printemps et du vieil Hiver. Confiée à l’Esprit des Bois pour échapper au Dieu Soleil Iarilo qui promit de lui réchauffer le cœur, Fleur de Neige erre et arrive dans la communauté des Bérendeï vivant sous l’égide d’un tsar aux faux airs de druide. Trouvant refuge dans la maisonnée de bois du Bonhomme Bakoula et de son épouse, la jeune femme est fascinée et troublée par la voix de Lel. Le jour où le riche Mizguir croise son chemin, il en tombe éperdument amoureux, trahissant alors sa fiancée Koupava afin de gagner le cœur froid de la belle. Mais le drame couve et rien ne pourra venir enrayer la tragédie, pas même l’intervention suppliante d’une mère pour sauver son enfant d’une exposition fatale aux rayons solaires.

Mizguir (Thomas Johannes Mayer) et sa belle Koupava (Martina Serafin) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Mizguir (Thomas Johannes Mayer) et sa belle Koupava (Martina Serafin) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Pour ceux qui arriveraient vierges de toute information sur cet opéra à Bastille, le décalage entre ce que le titre suggère et la scénographie risque d’être important. En effet, si nous sommes en droit d’imaginer des tableaux au cœur de l’hiver vigoureux et blanc du cœur de la Russie, c’est une toute autre vision qui s’offre à nous dès l’installation des spectateurs avec une forêt verdoyante et une scène de liesse au sein du campement d’une paisible communauté slave. Quelques minutes avant le lever de rideau officiel, le noir se fait à nouveau pour que le prologue puisse mettre en lumière une salle de répétition où s’agite une horde d’oiseaux qui prend vie grâce au chœur d’enfants avec de belles envolées maîtrisées qui nous suggèrent la fraîcheur des prémices de la douce saison. Après une sublime aria initiale, Fleur de Neige va chercher son bonheur et nous retrouvons la forêt avec les rites paysans mettant fin aux tempêtes de l’hiver et célébrant le printemps pour le premier acte. Le décor de Dmitri Tcherniakov est somptueux et fortement réussi, tout comme sa direction scénique précise et pertinente. Il se passe toujours quelque chose sur le plateau avec une fluidité déconcertante. Le moindre détail éclaire le livret. Entre réalité moderne et lieu féérique, ces bois peuplés de caravanes et de mobil-home sont enchanteurs, jusqu’au moment où ils seront baignés par les rayons d’un Soleil vengeur. Arboré, le lieu abrite les traditions folkloriques et paysannes et renferme les mythes slaves comme la forêt de Brocéliande nourrissait les légendes celtes. Le russe Dmitri Tcherniakov préfère donc ici la sagesse et la tradition à la radicalité qui le caractérise à l’accoutumée. Hormis quelques jeunes filles dénudées courant dans les fourrés comme des nymphes, rien de nature à attirer les foudres des spectateurs puritains. Sa gestion des scènes collégiales est admirable et invite à la fête.

Fleur de Neige (Aida Garifullina), Mizguir (Thomas Johannes Mayer), Lel (Yuriy Mynenko) et Koupava (Martina Serafin) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Fleur de Neige (Aida Garifullina), Mizguir (Thomas Johannes Mayer), Lel (Yuriy Mynenko) et Koupava (Martina Serafin) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Du côté musical, l’ouverture est grave et tendue. La direction musicale du jeune chef Mikhail Tatarnikov semble légèrement hésitante, entre le trop et le pas assez, mais trouve très vite un rythme qui lui est propre pour une partition verdoyante qui se déploie sans jamais se départir d’une certaine douceur. Le souffle enchanteur de l’orchestre nous fait frémir jusqu’au final, somptueux. Mêlant le populaire, l’ancestral, le traditionnel et le divin, les notes délicates de Nikolaï Rimski-Korsakov séduisent. Le livret trouve sa source dans la pièce du dramaturge Alexandre Ostrovski et met en scène des personnages mythologiques, à l’instar de Perséphone chez les grecs, pour expliquer le phénomène naturel des saisons. Le conte russe devient légende et l’excellente distribution fait que le public adhère sans grande réserve à la proposition. Aida Garifullina fait preuve d’un jeu tout en sensibilité. Quant à sa voix, douce comme de légers flocons de neige recouvrant les plaines slaves, elle virevolte de délicatesse sans jamais passer en force. Elle suit parfaitement la ligne de chant d’une partition semblable à une caresse. Entre pureté et sincérité, elle nous touche dans sa quête d’amour et les supplices adressés à Dame Printemps à qui Elena Manistina prête sa voix. Telle une bonne fée, son chant maternel vient toucher notre cœur. Le duo des deux femmes à l’acte IV, très émouvant, est beau comme une rose venant d’éclore.

Fleur de Neige (Aida Garifullina) et sa mère Dame Printemps (Elena Manistina) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Fleur de Neige (Aida Garifullina) et sa mère Dame Printemps (Elena Manistina) © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Martina Serafin se fait également fortement remarquer dans le rôle de Koupava, la femme offensée. Son air de fiancée bafouée à la fin de l’acte I a su nous donner des frissons, parcourant chaque centimètre de notre corps qui trésaille, envahi par le chant et la musique d’une malédiction jetée dans une complainte sublime et profonde.  La gaieté de ses passions naissantes contraste avec ce malheur qui l’accable mais réchauffe inévitablement les cœurs, faisant voir l’étendue de sa tessiture. Cependant, notre coup de cœur va sans aucun doute au contre ténor ukrainien Yuriy Mynenko, éblouissant Lel au chant presque sacré. Son aria dans l’acte I lorsqu’il est sur le campement avec Fleur de Neige est exceptionnel. D’abord a capella puis accompagné par les flûtes qui effleurent sa ligne de chant, il fait preuve d’une maîtrise parfaite, dans la douceur d’une mélodie proche de celle du plus beau rossignol. Soulignons également la présence de Maxim Paster qui campe un Tsar Bérendeï à la fois nonchalant et protecteur. Son duo avec Kouyava est tourbillonnant comme une ritournelle. Thomas Johannes Mayer est un impressionnant Mizguir qui sera châtié des Dieux et condamné par le Tsar à un exil permanent. Cependant, il parviendra à faire fondre le cœur de glace de la novice Fleur de Neige. Le seul bémol concerne sa mort, légèrement bâclée et peu crédible intervenant juste après celle de la jeune femme qui a malheureusement fondu comme le givre au soleil. Mais le metteur en scène se rattrapera in extremis pour nous laisser une dernière image, puissante, avec cette roue enflammée suspendue dans les airs comme une couronne de fleurs éternelles. Un symbole permanent d’une tragédie qui semblait inévitable.

Fleur de Neige (Aida Garifullina) errant dans la forêt, l'âme en peine © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Fleur de Neige (Aida Garifullina) errant dans la forêt, l’âme en peine © Elisa Haberer / Opéra national de Paris

La fille de Neige de Nikolaï Rimski-Jorsakov, c’est l’éloquence d’un cœur qui brûle d’amour, se consume, fond et s’éteint, nous rappelant que l’on ne peut vivre sans ce sentiment  puisque l’on finit toujours par aimer. Le froid vigoureux, mordant et fascinant d’un être ne peut rester insensible au bonheur. Il est bien difficile de lutter contre les élans du cœur et nous nous consumons à la chaleur de cette rareté lyrique découverte sous le regard éclairant de Dmitri Tcherniakov. Un conte comme une source d’amour intarissable qui donne les mots mais aussi les émotions et qui sacre le printemps par un doux parfum lyrique à respirer à pleins poumons.


La Fille de Neige

Opéra (conte de printemps) en un prologue et quatre actes (1882)

Du 15 avril au 3 mai 2017, à l’Opéra Bastille

Durée : 3h45 avec entracte

Musique : Nikolaï Rimski-Korsakov

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris

Livret : Nikolaï Rimski-Korsakov d’après Alexandre Ostrovski

En langue russe avec surtitrage en français et en anglais

Mise en scène et décor : Dmitri Tcherniakov

Direction musicale : Mikhail Tatarnikov

Distribution :

Snegourotchka (Fleur de Neige) : Aida Garifullina

Lel : Yuriy Mynenko

Koupava : Martina Serafin

Le Tsar Berendeï : Maxim Paster

Mizguir : Thomas Johannes Mayer

Dame Printemps : Elena Manistina

Père Hiver : Vladimir Ognovenko

Bermiata : Franz Hawlata

Bobyl Bakula : Vasily Gorshkov

Bobylicka : Carole Wilson

L’Esprit des bois : Vasily Efimov

Premier Héraut : Vincent Morell

Deuxième Héraut : Pierpaolo Palloni

Un page : Olga Oussova

 

Le spectacle fera l’objet d’une captation audiovisuelle.

La Fille de Neige sera en direct, dans les cinémas UGC et sur Arte Concert le 25 avril 2017 à 19h.

Radiodiffusion le 14 mai 2017 à 20h sur France Musique dans l’émission Dimanche à l’opéra.




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