Jean-Sébastien Bach © CC0 Creative Commons
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Interview

La musique, une amie qui vous veut du bien ? – Interview avec David Christoffel

par Julien Bordas | le 12 septembre 2018

David Christoffel, docteur en musicologie, producteur de programmes radio, vient de faire paraître « La musique vous veut du bien » aux éditions PUF.  Dans son ouvrage, l’auteur propose un panorama des théories, parfois folles, circulant sur les bienfaits de la musique, et place en perspective les discours scientifiques. L’occasion de revenir avec lui, notamment, sur les origines de ces vertus thérapeutiques. 

 

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de ce livre ?

J’avais un double attrait. À la fois le rapport scientifique à la musique, ce que l’on peut dire d’elle quand, au lieu de l’aborder comme un objet esthétique, on l’observe comme un phénomène par exemple.

Et l’autre intérêt, c’est l’agacement vis-à-vis d’un discours normatif sur ce que la musique nous fait. Et le sentiment de se sentir anticipé dans les émotions qu’elle pourrait nous procurer. Tout cela me paraît faux et un peu dangereux parce qu’à l’arrivée, cela signifierait qu’il faudrait écouter uniquement des musiques qui sont censées nous faire du bien.

 

Les premiers écrits sur les bienfaits de la musique remontent à quelle période ? Tinctoris, l’auteur du premier traité sur les effets de la musique, est-il pionnier en la matière ?

En fait, Tinctoris est assez tardif par rapport à Pythagore. Ce dernier représente déjà le médecin qui s’intéresse à la musique et va voir une collusion entre ses questionnements médicaux et son intérêt de construire une science de la musique. Pythagore va donc aligner ses connaissances au point de produire une conception quasi médicale de la musique.

Sachant qu’auparavant, Dans l’Iliade et l’Odyssée, il y a déjà des traces d’un pouvoir pris par la musique sur les âmes. Dans l’Iliade et l’Odyssée, il y a déjà des traces d’un pouvoir pris par la musique sur les âmes Mais ce pouvoir est toujours ambivalent : il peut être aussi bien de l’ordre des bienfaits que des méfaits. Dès lors que cela reste dans les récits mythologiques ou dans les grandes épopées, il s’agit d’un pouvoir de la musique au sens du charme, c’est-à-dire que l’on ne peut arbitrer, a priori, s’il est bien ou mal.

Avec Tinctoris on a des tentatives théoriques de classer les effets de la musique et de les hiérarchiser. On est déjà dans une perspective de chercher à optimiser les effets de la musique et à adapter la musique à ces finalités.

La musique vous veut du bien, édité chez PUF

La musique vous veut du bien de David Christoffel, ouvrage édité chez PUF

Vous écrivez que “les effets thérapeutiques sont comme incrustés dans les bienfaits spirituels”. A ce sujet, quel rôle a joué la religion dans la perception des effets de la musique ?

En ce qui concerne la religion, le projet était de ramener les pouvoirs de la musique dans le “droit chemin” afin d’accompagner la ferveur. Dans le culte, elle est utilisée en ce sens et neutralisée dans ces autres usages. Au point qu’on arrêtera toute possibilité de jouer de la musique instrumentale dans les églises parce qu’il fallait s’en tenir au chant, à la “musique qui loue le seigneur”.

Déjà chez Platon il y a une répartition entre les musiques qui ramollissent l’âme, qu’il faut éviter et celles qui la raffermissent, qu’il faut utiliser pour aller faire la guerre par exemple. Comme chez Tinctoris il s’agit de faire une typologie qui servira de référentiel normatif.

 

Stendhal a eu lui aussi l’idée d’un dictionnaire de la musique en ce sens ?

Oui au passage de son livre Vie de Rossini, il suggère qu’il faudrait écrire un dictionnaire. “Il faudrait à la musique un Lavoisier” note-t-il. L’idée étant que les effets de la musique seraient prévisibles au point que tel air pourrait produire tel effet de façon aussi universelle que la formule H2O…

Derrière l’imaginaire scientifique que l’on va appliquer à la musique il y a en même temps l’idée d’avoir une sorte de” posologie musicale”. Ce qui amène finalement à une vision tristement mécanique des effets de la musique…

Stendhal © DR

Stendhal © DR

 

Dans votre livre, effets magiques de la musique et théories scientifiques se côtoient continuellement. Sont-ils véritablement liées ?

On m’a beaucoup posé la question afin de savoir si cela est ironique ou pas. Il y a un côté où, si c’est de la magie, c’est pour de faux… Ce que je dis, c’est que la magie est efficiente quand même, au sens où les vertus réelles de la musique et même les effets physiologiques sont sondés en fonctions des vertus fantasmées. Et par conséquent, tout ce qui peut y avoir de magique, que ce soit vrai ou pas, va conditionner ce que l’on va vérifier expérimentalement.

Donc les deux sont beaucoup plus solidaires qu’on ne le dit. Séparer le grain de l’ivraie consiste à épaissir la frontière entre le vrai et le faux sans voir qu’il y a une interdépendance.

Je suis dans l’ambivalence car j’essaie toujours de tenir les deux thèses. C’est-à-dire que le discours le plus rationaliste fait encore le jeu de l’enchantement. Le discours le plus rationaliste fait encore le jeu de l’enchantement
Aujourd’hui les neuroscientifiques maintiennent quand même cette dimension magique et garantissent même qu’elle est expérimentalement vérifiable.

Pour ma part, je reste dans un entre deux en permanence et je m’amuse des théories un peu folles qui circulent sur la question.

 

L’effet Mozart, un incontournable lorsque l’on évoque les bienfaits de la musique ?

Oui, il s‘agit d’un point d’équilibre entre pseudo science absolue et recherche scientifique plus avancée et expérimentale. D’un côté, Don Campbell, l’auteur du best-seller L’effet Mozart, prétend s’être soigné lui-même d’une grave maladie en se chantant certaines fréquences. Dans son livre, L’effet Mozart, on trouve en effet la liste des genres musicaux avec en face les effets émotionnels qu’ils produisent. Ce qui est d’une candeur monstrueuse : la musique baroque détend, la musique classique permet de se concentrer, etc…

Et d’un autre côté, des études plus ou moins sérieuses sont réalisées sur des étudiants. Mais l’utilisation de panels restreints, de dispositifs non répliqués ou très peu ont valu à l’effet Mozart d’être démenti…

 

Comment ont évolué les vertus thérapeutiques de la musique au fil des années ?

Des questions restent permanentes. Aujourd’hui, les musicothérapeutes font la différence entre la musicothérapie active et la musicothérapie réceptive. Ils affirment aussi que le coeur de la cure reste psychothérapeutique, indépendamment de la musique.

De ce point de vue là le débat est exactement le même qu’en 1830 quand François Leuret fait les premières expériences à la Salpêtrière. Ce dernier pense que cela participe du traitement moral et donc qu’il s’agit d’un bon accompagnant mais que ça ne remplace pas le traitement lui-même. Et cette ambiguïté là est identique depuis au moins deux siècles pour ce qui est de la partie psychiatrique.

Tinctoris reste d’ailleurs d’actualité et les musicothérapeutes des années 60-70 repartent quant à eux de Pythagore.

 

Quand Donald découvre les théories pythagoriciennes sur la musique… :

 

La musique seule ne suffit donc pas en matière de thérapie ?

Dans une approche thérapeutique, non, car on ne peut pas avoir une expérience complète de la musique. Alors que dans une visée esthétique elle peut devenir complète.

Lorsque que l’on va à un concert, on souhaite que la musique nous envahisse intégralement. Et cela n’est quasiment pas possible dans une thérapie car elle est toujours prise dans un réseau d’enjeux qui excède notre rapport à elle.

 

Le cas du 2ème concerto de Rachmaninov, composé pour guérir de sa dépression, est intéressant ?

Avec ce compositeur, dans la même oeuvre, on a la collusion de l’art thérapie, la composition qui peut guérir le créateur, et en même temps, une partition qui comporte un pouvoir émotionnel sur l’auditeur, quantifiée. Ce qui est intéressant c’est d’avoir une oeuvre qui fasse la jonction entre une musicothérapie active et une musicothérapie réceptive à la fois .

Rachmaninov joue son propre 2ème concerto pour piano :

 

Vous intitulez un chapitre “La petite enfance sur écoute”. Quel rapport existe-t-il entre les bébés et la musique ?

Les bébés sont supposés universalistes car ils peuvent percevoir la musique de toutes les cultures dès les premiers mois jusqu’à l’avènement du langage.
Il faut noter que la musique et le langage n’activent pas les mêmes parties du cerveau. Cependant, plus la partie musicale est activée plus la partie linguistique va être agile. Tout laisse donc à La musique et le langage n’activent pas les mêmes parties du cerveaupenser qu’un bébé baigné de musique est plus apte à apprendre les langues rapidement.
Et dans l’autre sens l’apprentissage du langage vient régulariser notre rapport à la musique au point d’avoir des jeux de préférences musicales qui peuvent être différents d’une culture à l’autre. Toutefois, les techniques d’expérimentation laissent parfois à désirer, car un peu biaisée..

 

Le comportement des foules a fait l’objet d’études. Que peut-on en tirer dans le domaine musical ?

Oui, au début de la psychologie sociale à la fin du 19ème siècle, un des premiers psychosociologue italien, Pascal Rossi, publie un ouvrage consacré à la psychologie appliquée à la foule : Les suggesteurs et la foule. Il fait suite au livre de Gustave Le Bon paru en 1895, intitulé Psychologie des foules. Rossi se situe donc à la suite de cet ouvrage et envisage comment quelqu’un peut prendre un pouvoir émotionnel sur la foule.
Il explique qu’un philosophe, parce qu’il passe par le raisonnement, ne peut pas avoir un pouvoir immédiat sur la foule, mais avoir un pouvoir média. Cela va passer par la médiatisation de la pensée, c’est-à-dire qu’il va emmener une adhésion indirecte.

Le seul exemple d’adhésion immédiate qu’il prend, ce sont les compositeurs, car ils sont capables de suggérer la musique en direct.

David Christoffel

David Christoffel © DR

Selon vous, existe-t-il deux publics différents pour la musique classique ? Un public expert, de niche, et un public néophyte plus large, adepte d’une “musique détente” ?

A sujet des niches, Chris Anderson parlait d’un effet de longue traîne pour qualifier ce phénomène. Le top 50 des musiques va capter 80% de l’auditoire mais il va y avoir le “top 3 millions” qui va capter 20% de l’auditoire. Et ce qu’il montre, c’est que toutes les niches accumulées ont un pouvoir et une part de marché à peu près équivalents au top 50. C’est pourquoi appliquer des logiques de masse à des médias de découverte, comme les médias publics, serait une absurdité…

Les minorités accumulées représentent sans doute plus que la masse. Internet est d’ailleurs un outil parfait pour satisfaire ces publics. D’ailleurs, plus on y multiplie les usages de niche plus on va permettre à internet de combler un maximum de minorités.

 

Personnellement, pour quelles raisons aimez-vous la musique classique ?

Parce qu’il s’agit d’une musique savante dont le plaisir est amplifié par la connaissance que l’on peut en avoir. Par conséquent, c’est dans sa variété et dans sa capacité à en découvrir sans cesse des nouveaux aspects que je l’apprécie.

La consommation de la musique classique sur le mode “ça va vous détendre”, comme le propose certaines playlists, ne m’intéresse pas… Je suis moins attaché au genre qu’à la subtilité de ce que je peux vivre avec cette musique.




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