La Princesse légère © Pierre Grosbois
La Princesse légère © Pierre Grosbois
Chronique

La Princesse légère de Violeta Cruz : nuages de rire et déferlements de terreur

par Cinzia Rota | le 13 mars 2018

L’Opéra Comique vient de présenter La Princesse légère de Violeta Cruz, interprété par Jeanne Crousaud, Majdouline Zerari, Jean-Jacques L’Anthöen, Nicholas Merryweather, Guy-Loup Boisneau et Kate Colebrook

 

Proposé ici dans le cadre de « Mon premier festival d’opéra », La Princesse légère de Violeta Cruz, créé le 13 décembre 2017 à l’Opéra de Lille, raconte la singulière histoire d’une princesse qui manque de gravité.

Basé sur le roman de Georges MacDonald, le livret de Gilles Rico aborde le passage de l’enfance à la vie adulte sur le modèle typique des contes de fées, la protagoniste étant une gentille princesse victime d’une méchante sorcière.
Après une enfance et une adolescence insouciantes mais hors de l’ordinaire, c’est en rencontrant le vrai amour qu’elle découvrira comment guérir et elle sera enfin délivrée.

La Princesse légère © Pierre Grosbois

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Voyage dans les contes de fées
Des rires, aigus, incessants : c’est ainsi que nous est présentée la Princesse légère, légère physiquement et intellectuellement. Son corps, comme son esprit, fluctue dans l’air et tout son entourage fait de son mieux pour ne pas la laisser s’envoler.
Très inquiets, ses parents font appel à des médecins, dont le verdict est qu’il faut « la faire pleurer ». Seulement… elle est incapable de pleurer !

Un jour, en se promenant en bateau sur un lac, elle tombe dans l’eau et découvre un peu de pesanteur. Elle prend donc goût à aller nager régulièrement. Une nuit d’été, un Prince la voit et tombe amoureux d’elle, qui reste indifférente, mais accepte de le retrouver là-bas chaque nuit.
Jalouse, la sorcière Folerpès vide le lac. La Princesse est très déçue et s’enferme dans sa chambre, mais le Prince ne démord pas et en se feignant cireur de chaussures, réussit à la revoir.
Un jour il découvre qu’en se noyant dans le lac, il pourrait briser le sort de la sorcière et décide de se sacrifie donc sauver sa bien aimée. En le voyant mourir, la Princesse pleure pour la première fois. Ses larmes redonnent vie au Prince et permettent à la jeune fille de retrouver, enfin, sa gravité.

La Princesse légère © Pierre Grosbois

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Les leitmotive sonores de Violeta Cruz

Entre instruments insolites (des chaînes pour taper sur la grosse caisse, des cartes en plastique pour frapper et frotter les cordes, un marteau et son enclume et même un « bâton qui rit »), l’exploration d’autres genres musicaux et l’usage de l’électronique en collaboration avec l’IRCAM, l’univers sonore imaginé par Violeta Cruz, Jos Houben et Emily Wilson est extrêmement réussi.

La partition imite avec réalisme le rire d’enfant ou le ruissellement de l’eau, traduit en musique les états d’âme des personnages, s’associant parfaitement aux mots du livret, comme la recherche angoissée de la princesse où les voix parlées se confondent en une amusante cacophonie, ou l’effet très réussi du rythme de plus en plus cadencé de la phrase « Plus d’eau, plus de pluie, plus de ruisseaux, plus de vie ».

Avec plein d’humour et quelques clins d’oeil à Cendrillon, Blanche neige et la Belle au bois dormant, la mise en scène de Jos Houben et Emily Wilson nous conquiert, grâce aussi aux costumes futuristes et poétiques d’Oria Puppo et ses décors.
On remarquera les objets sonores comme la bascule, qui réagit aux mouvements des personnes qui montent dessus, ou les tourniquets à la fois paravents statiques et objets dynamiques, s’entrouvrant et grinçant sur la base de certains sons.
L’intelligent jeu de lumières de Nicolas Simonin sublime les différents tableaux et les changement de lieu, de temps.

La Princesse légère © Pierre Grosbois

La Princesse légère © Pierre Grosbois

Des artistes engagés et convaincants

Avec sa tête (et corps) en l’air, Jeanne Crousaud nous offre une Princesse (et une Nourrice) adorable, dont on admire la voix de colorature s’envolant dans les hauteurs, accompagnée par son alter ego (la violoniste Alexandra Greffin-Klein).

Nicholas Merryweather est un Roi élégant et amusant, en particulier dans l’air « Je pars, je sors » où il va voir sa soeur, la sorcière, pour lui demander de délivrer sa fille, mais il est tétanisé par la peur : »Je pars voir ma peur […] ma soeur ». On le voit essayer d’avancer, hésitant, pendant qu’une irrésistible walking bass à l’orchestre se moque de lui.
Majdouline Zerari incarne une Reine à la voix dense et solide, très éloquente dans le duo avec le Roi où, le mouvement de la bascule accentue leur discussion tumultueuse. Leurs costumes, poétiques et contemporains à la fois, sont complétés par des villes sculptées en guise de couronnes, rappelant les peintures des retables du XIIème siècle.

Jean-Jacques L’Anthöen, qui revient à l’Opéra comique après Le mystère de l’écureuil bleu, sait être un narrateur entraînant (« il avait une facilità déconcertante pour les langues étrangères », arme à laquelle il n’hésitait pas à recourir pour séduire les princesses ») — grâce aussi à la présence de Guy-Loup Boisneau, prêt à accentuer l’ironie en mimant l’opposé de ses mots.
Le Prince de L’Anthöen, qui mélange avec naturel le français, l’italien et l’anglais, est séduisant et attachant, tout comme l’accordéon de Jean-Etienne Sotty, qui l’accompagne tout au long.

Kate Colebrook (Docteur Déjanthé) et Guy-Loup Boisneau (Docteur Malofoi) sont deux hilarants docteurs aux têtes carrées s’amusant à expliquer la condition de la princesse dans un langage incompréhensible — imaginé par Violeta Cruz à l’aide d’un vrai médecin.
En tant qu’alter-ego muet de la princesse, Colebrook contribue à la « magie » en manipulant ses chaussures et en simulant la lévitation, ou encore en l’empêchant de s’envoler, en la tenant doucement par des « brides » colorées.

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Une remarquable antagoniste

L’incontestable protagoniste de la soirée est la sorcière de Guy-Loup Boisneau : rffrayante et grotesque à la fois, nous sommes complètement subjugués par l’antagoniste,  entre ses mouvements scandés, sa voix, ses expressions faciales et l’univers sonore qui l’entoure.

Le costume de Guy-Loup Boisneau comprend des « accessoires sonores » qu’il manipule de manière très aisée. On retrouve une boule suspendue, qui contrôle la gravité, qui est en réalité un capteur relié à un ordinateur produisant des sons amplifiés et spatialisés, et une canne menaçante qui, au contact avec le sol, crée des bruits de frottement très perturbants.

Avec la complicité du remarquable Ensemble Court-Circuit, dirigé par Jean Deroyer, Violeta Cruz crée donc un véritable leitmotiv sonore, qui garantit un méchant très marquant, que le maître du suspense Hitchcock, pour qui « plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film », aurait certainement approuvé.

 


Direction musicale Jean Deroyer

Mise en scène Jos Houben et Emily Wilson

Décors et costumes Oria Puppo

Lumières Nicolas Simonin

Réalisation en informatique musicale Ircam Augustin Muller

Collaboration aux mouvements Eric Nesci

Magicien Carmelo Cacciato

Assistante décors Roberta Chiarito

Assistante costumes Clémentine Tonnelier

Chef de Chant Juliette Journaux

La Princesse, la Nourrice 1 Jeanne Crousaud

La Reine Majdouline Zerari

Le Prince, le Narrateur Jean-Jacques L’Anthöen

Le Roi Nicholas Merryweather

Le Docteur Déjanthé, la Nourrice 2 Kate Colebrook

Le Docteur Malofoi, le Page, la Sorcière Guy-Loup Boisneau

Orchestre Ensemble Court-Circuit

Violon Alexandra Greffin-Klein

Clarinette Bogdan Sydorenko

Accordéon Jean-Etienne Sotty

Commande et production Opéra Comique

Coproduction Opéra de Lille, Ircam-Centre Pompidou, Ensemble Court-Circuit




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