© Clive Barda / ArenaPAL
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Chronique

Le Hollandais volant : au cœur d’une âme tourmentée

par Cinzia Rota | le 13 mars 2015

Dès son entrée sur scène, dans le noir, d’un pas lourd et lent, nous comprenons tout du Hollandais : il est fatigué, seul et sans espoir, depuis des siècles. En voulant dépasser le Cap Horn il a blasphémé en maudissant Dieu et a donc été condamné à errer… pour l’éternité.

Comme trouver la mort est impossible pour lui, sa seule consolation est d’imaginer la fin du monde où finalement il plongera dans le néant  : « Si longtemps que grandissent les germes de la terre, il faut pourtant qu’ils périssent à la fin… Jour du jugement, jour suprême ! Quand luiras-tu dans ma nuit ? […] Anéantissement éternel, reçois-moi ! »

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Tout comme Faust, le Hollandais paie avec la damnation éternelle sa soif de connaissance et de découverte, et comme Sisyphe se retrouve emprisonné dans un cercle vicieux. Pour renforcer sa souffrance, un fol espoir lui est donné : tous les sept ans le vaisseau fantôme pourra amarrer ; s’il trouve à terre une femme prête à lui rester fidèle, il sera délivré.

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Complètement résigné à son sort — « Le salut que je cherche sur la terre, jamais je ne le trouverai ! » — il ne sait pas que son destin est lié à celui de Senta, une jeune femme obsessionnée par la légende du Hollandais volant qui, telle une Jeanne d’Arc délirante, se sent investie d’une mission : celle de le sauver par son amour inconditionnel. Son empathie et sa compassion vont au-delà de l’humain : on se demande même si elle ne représente pas une entité divine (« Tu es un ange… »), la seule paix finalement que cherche le Hollandais, celle de l’âme.

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La similitude entre les protagonistes est évidente, les deux sont terriblement tourmentés et jamais rassasiés : Senta ne veut pas du même destin que ses consœurs, elle ne veut ni coudre ni se marier ; le Hollandais ne s’est jamais contenté d’aventures ordinaires et n’a pas hésité à pousser les limites…

Ce n’est pas surprenant que ce mythe du « tout ou rien » ait passionné Wagner : le temps se mesure en éternité, l’espace en absolu, la balance bascule du bien au mal et l’amour est fidèle jusqu’à la mort.

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Les mêmes repères s’appliquent aux chanteurs : rien que des athlètes de haut niveau pour endurer ces deux heures vingt d’intensité qu’une technique irréprochable rend seule possible.

L’écriture et la sensibilité wagnériennes sont très exigeantes : les changements de nuances et de dynamique se succèdent sans répit, les graves demandent richesse et largeur, les aigus plenitude et poésie, les pianissimos se veulent susurrés et les fortissimos violents à faire trembler les murs.

Bryn Terfel, que l’on a vu en magnifique Wotan dans la production du Met de 2012, ne nous déçoit pas un instant dans son endurance et sa passion. Si Adrianne Pieczonka n’a pas la force bouleversante de Lisbeth Balslev, son engagement est indéniable et sa Senta assurée, expressive et hallucinée.

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Le Daland de Peter Rose, annoncé comme souffrant, est une belle surprise : sa voix est chaude, caressante, large à souhait.

L’orchestre du Royal Opera House ne manque pas d’expressivité sous la baguette attentive d’Andris Nelsons. Dès l’ouverture, l’écriture wagnérienne délivre toute sa puissance descriptive : on est plongé au milieu de la tempête, basculés par les vagues et frappés par le vent et l’écume.

Extrêmement réaliste, cette scène rappelle une autre que vécut le compositeur, âgé de 26 ans, voyageant clandestinement à bord d’un navire qui essuya une tempête et évita de peu le naufrage… Trois semaines après son arrivée à Paris, le livret du Vaisseau fantôme était écrit.

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Mais si Wagner sait mettre en musique la violence la plus terrible, comme la fin du monde dans le Crépuscule des dieux, il est aussi capable de nous bouleverser avec le silence : la rencontre de Senta et du Hollandais exprime toute la tension d’un moment qui transcende la parole.

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Si la mise en scène est très suggestive, entre les lumières coupantes et les décors et costumes des années 70, c’est la direction d’acteurs qui nous saisit le plus par sa richesse et sa diversité.

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Au premier acte Senta et le Hollandais se croisent sans se rencontrer : lui dans l’ombre se remémorant sa triste histoire (« Die Frist ist um »), elle apparaissant comme une vision, les pieds nus dans l’eau, baignée de lumière.

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Notons l’inventivité des adieux du Hollandais qui, dans la version de Dresde (1843), remonte la passerelle de son bateau et reprend son voyage éternel tandis que Senta, restée seule, la maquette dans les mains, s’écroule au sol…

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Bande annonce


Direction Andris Nelsons
Mise en scène Tim Albery
Décors Michael Levine
Costumes Constance Hoffman
Lumières David Finn
Mise en espace Philippe Giraudeau

Der Holländer Bryn Terfel
Senta Adrianne Pieczonka
Daland Peter Rose
Steersman Ed Lyon
Mary Catherine Wyn-Rogers
Erik Michael König

Chœurs du Royal Opera
Orchestre du Royal Opera House

Retransmission en direct du Royal Opera House de Londres

Prochaines séances

13 mars 2015 à 20h45
Cinéma Chaplin Saint Lambert, Paris
20 mars 2015 à 20h
L’Escurial Panorama, Paris
24 mars 2015 à 20h
Le Balzac, Paris

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