L'Adoration des Berges - Charles Le Brun
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Chronique

Le Huelgas Ensemble sacrifie son conte de Noël au marketing de fin d’année

par Franz Wieck | le 24 décembre 2014

A l’approche des fêtes, les maisons de disques se drapent invariablement, d’année en année et la crise (économique, numérique, culturelle) aidant, d’un manteau de vertu très « esprit de Noël » qui camoufle difficilement leurs objectifs de vente — à des lieues, soi-disant, de Roberto Alagna ou Renée Fleming chantant Petit Papa Noël, on verra sans doute, pour se donner bonne figure intellectuelle, Accentus interpréter Minuit chrétien, le King’s College publier sa 137ème interprétation de la Ceremony of Carols de Britten, sans compter un best-of des interprétations de l’Oratorio de Noël.

Chanter Noël à Noël, pourtant, quoi de plus naturel ? C’est cette noble entreprise que le Huelgas Ensemble proposait dimanche 21 décembre à la Chapelle Royale de Versailles. Un Conte de Noël de 1300 à 1850, qu’il a déjà enregistré chez Deutsche Harmonia Mundi. Trois parties : la Nativité, le massacre des Innocents, l’Adoration des Mages, chacune voyageant dans la littérature musicale européenne des polyphonies primitives aux Christmas Carols victoriens.

Cinq instrumentistes se partageaient un violon baroque, une viole et des flûtes à bec en tout genre. Huit chanteurs, tantôt choristes tantôt solistes, formaient l’ensemble à géométrie et à contenu variables. On connaît le Huelgas pour ses parfaites interprétations du répertoire polyphonique du Haut Moyen-Âge aux débuts de la Renaissance, pour ses sublimes motets à quarante voix, pour ses redécouvertes inestimables (le Requiem de Jean Richafort), pour son intégrité artistique (n’hésitant pas à faire un carton sur « Les Trésors de Claude Le Jeune », du compositeur franco-flamand de la Renaissance). Paul Van Nevel a su donner à son chœur un écrin de répertoire que beaucoup lui envient : avec lui, le Huelgas Ensemble travaille un son unique, une maturité vocale, une parfaite compréhension de la polyphonie.

Autant dire que le concert était attendu. Mais voilà, Claude Le Jeune ne fait pas rêver les tout-petits, Jean Richafort n’est peut-être pas suffisamment « esprit de Noël », les anonymes du XIIIème siècle ne font pas le poids face aux Anges dans nos campagnes. Le Versaillais, entre l’Oratorio de Noël le samedi 20 et des motets en bas-latin le dimanche 21, préfèrera Bach pour finir dans la félicité le temps de l’Avent. C’est confronté à cette délicate éventualité (qui se transpose aisément dans n’importe quel bac de disques) que le Huelgas a donc décidé de vendre son âme au Diable, ou plutôt à Noël — la fête de fin d’année, celle des cadeaux, celle des vitrines, celle du plus offrant.

Certes, le chœur et son chef nous ont comme prévu régalés de plusieurs superbes polyphonies de 1300 (Balaam de quo vaticinans, Hostis Herodes impie et Vincti presepio) ainsi que d’un très bel extrait du Bréviaire de Paris qui, composé en 1736, semble partager une musique intemporelle.

Les dissonances saisissantes des motets de la Renaissance franco-flamande (Mirabile mysterium de Jacobus Gallus, Interrogabat Magos Herodes de Jean Mouton, Reges Terrae de Pierre de Manchicourt, Vox in Rama de Jacques de Wert et l’Ab Oriente de Jan Pieterszoon Sweelinck) constituaient le cœur du programme, qu’ils faisaient avancer dans les siècles et dans les styles. Et si leur interprétation au disque de ce répertoire est tout à fait remarquable, il semble que la Chapelle Royale n’ait pas inspiré les artistes, et ne leur ait pas permis de restituer l’atmosphère attendue. Le Huelgas manie difficilement l’accompagnement instrumental, et quand un positif aurait pu suffire, le violon, la viole et les trois imposantes flûtes à bec ne parvenaient pas à trouver la couleur juste. Les voix ne semblaient d’ailleurs pas à l’aise dans cette disposition, atteignant difficilement l’équilibre et l’harmonie nécessaires.

Quant aux villancicos espagnols du XVIIème et les Christmas Carols anglais du XIXème, ils manquaient carrément d’à-propos. Les premiers souffraient d’un terrible manque de rythme et d’entrain — les chants populaires espagnols ne peuvent pas se jouer comme un Cantus Firmus. Les percussions n’ont même pas permis au Dexen que Llore mi niño d’António Marques Lésbio de conclure le concert dans la bonne humeur : rien ne semblait convenir à la musique.

Attendant en vain le moment où l’on aurait envie de danser, on se prit à regretter que ce répertoire ne se contente pas de ceux qui l’interprètent mieux. Le Huelgas n’a pas sa place dans tous les styles, et gâche son travail quadragénaire comme il a gâché un concert qui promettait bien plus.

Le Carol for Christmas-Eve, A voice from Ramah was there sent de B. Luard Selby et le motet allemand Drei Könige de Peter Cornelius étaient naturellement hors sujet — les instruments médiévaux n’avaient ni le son ni le caractère ; les huit voix, guère habituées au travail de chœur moderne et chantant en tempérament inégal, donnaient à ces malheureux Noëls un air bancal.

Mais après tout, le public sembla trouver son aise, applaudissant frénétiquement à chaque fin de morceau et coupant ainsi la résonance de toutes les cadences, traitant les « Amen » célestes et apaisés des polyphonies comme s’il se fût agi d’airs de virtuosité. Le Huelgas a donc sans doute bien fait de construire ce programme et de chanter patiemment toutes les époques : à qui voulait des guirlandes de Noël, il a offert des guirlandes de Noël.

 

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