Le joueur / Opera Vlaanderen © Annemie Augustijns
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Chronique

Le joueur à Gand : la boucle infinie de l’addiction

par Cinzia Rota | le 23 juin 2018

Dans l’esprit du thème de cette saison  »rien ne va plus », l’opéra des Flandres s’intéresse au monde des jeux d’argent avec Le joueur de Prokofiev, avec Anna Nechaeva, Ladislav Elgr, Eric Halfvarson, Renée Morloc, Michael J. Scott et Kai Rüütel, dans une mise en scène signée Karin Henkel.

 

Basé sur la nouvelle autobiographique de Fyodor Dostoyevsky, écrite pour payer ses dettes de jeux, l’intrigue de l’opéra de Prokofiev se déroule dans les huis clos d’une station thermale, entre l’hôtel et le casino.

Tous les personnages jouent, que ce soit au casino avec leur argent ou ceux des autres, ou entre eux, en se manipulant mutuellement. Le point de vue est celui d’un étranger, Alexei, précepteur dans une famille bourgeoise atypique.

 

Poupées russes

Le décor en mise en abyme, représentant une chambre d’hôtel se répétant trois fois à l’identique, est non seulement théâtralement très efficace, mais nous aide à suivre les trois niveaux de narration : le réel, la mémoire du protagoniste (présente dans le roman sous forme de flashback) et l’imaginaire, c’est-à-dire tous ces éléments que l’on devine en lisant entre les lignes du roman et du livret.

On voit donc la demi-mondaine Blanche séduire sa prochaine proie, la Babulenka dans un lit d’hôpital avec un infirmier à ses côtés, ou encore, dans une scène particulièrement ironique et éloquente, les nobles aller au mont-de-piété, les femmes ornées de joyaux, de fourrures et d’habits de couture et les hommes portant des objets de valeur, mais aussi un vélo, en y laissant (littéralement) la chemise.

Le joueur / Opera Vlaanderen © Annemie Augustijns

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Après Crime et châtiment à Hambourg et L’Idiot à Cologne, Karin Henkel fait ses débuts à l’opéra en travaillant sur un auteur qu’elle connait bien et qu’elle tâche de respecter, en ajoutant aussi des extraits du roman récités en russe, et traduits dans les surtitres pour le public néerlandophone.

 

Doppelgänger, clones et mouvement perpétuel

Avec une grande subtilité de lecture, la metteuse en scène allemande accompagne les personnages figurant dans le libretto de leurs doppelgänger, en accentuant leur déshumanisation, et en aidant le spectateur à suivre les intrigues parallèles, tel le danseur (un convaincant et engagé Miguel do Vale), qui incarne l’Alexei du présent, se souvenant des événements ayant eu lieu 6 mois auparavant, en contraste avec celui qui est en train de les revivre.
Le concept de double est étendu avec l’apparition de clones, comme celui de Blanche, présence obsessionnelle aux jeux du général, abandonné pour un meilleur parti.

Le joueur / Opera Vlaanderen © Annemie Augustijns

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La mise en espace relève également de l’absurde, avec les personnages qui répètent des cycles de mouvements, tel des tics portés à leur paroxysme, pendant que dans des téléviseurs apparaît une boucle infinie d’un homme descendant des escaliers. Nous remarquons le réalisme et l’efficacité des membres du chœur de l’opéra des Flandres dans cette scène et en particulier l’endurance physique du danseur Miguel do Vale, qui à plusieurs reprises est jeté à terre par une pluie de jetons. 

Dans un décor terne et déprimant, où les costumes sont laids comme les âmes de ceux qui les portent, Alexei fait sa descente aux enfers en finissant par devenir un joueur compulsif et en perdant sa bien-aimée à jamais.

Le joueur / Opera Vlaanderen © Annemie Augustijns

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Ladislav Elgr est un Alexei tourmenté et convaincant, et affronte les difficultés du rôle de manière efficace et Anna Nechaeva est une Poline tragique et réaliste, dont on apprécie la voix solide et l’émission stable. Renée Morloc, dans une horrible robe couleur marron-moquette-de-motel apporte le charisme et l’humour qui conviennent à son personnage, tandis qu’Eric Halfvarson, dont on apprécie la justesse et la largeur de la voix, incarne avec beaucoup de théâtralité le général se ridiculisant en tentant de satisfaire sa maitresse (une parfaite manipulatrice que Kai Rüütel rend avec sensualité et malice) et en poursuivant en vain l’héritage de la Babulenka. Réussis aussi, l’anglais cynique de Pavel Yankovsky (Mr Astley) et l’opportuniste marquis de Michael J. Scott.

Mention spéciale à Simon Schmidt, dont on se souvient de sa belle interprétation dans le Requiem de Fauré revisité par Cherkaoui, qui est ici Potapyts en version infirmier, puis un joueur avec la manie de l’exercice physique. Entre scènes statiques et folie compulsive, il assure une présence théâtrale et efficace. Dans la fosse, Dmitri Jurowski dirige l’orchestre symphonique de l’opéra flamand avec entrain et une bonne dose d’humour.




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