© Jean-Baptiste Millot
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Chronique

Le Messie au Quartz, en attendant Pâques

par Juliette Guibert | le 1 avril 2015

Aller écouter le Messie la veille du dimanche des Rameaux, c’est un peu comme lire un roman policier à l’envers : on a le fin mot de l’histoire avant tout le monde ! Mais comme l’oratorio majeur de Haendel est la plupart du temps joué dans le temps de l’Avent, cela avait pour une fois le mérite d’être remis dans le bon contexte, de forme puisque les oratorios ont bien été inventés pour être joués pendant le Carême, les œuvres profanes étant interdites, et de contenu puisque le texte raconte la vie de Jésus jusqu’à la résurrection et traite de la rédemption qui en résulte. L’œuvre fut d’ailleurs créée pour Pâques 1742 à Dublin.

Pour cette version qu’en donnait ce soir-là l’ensemble Matheus, le fougueux et bondissant Jean-Christophe Spinosi – qui n’en est pas à son premier Messie – avait choisi pour l’orchestre la formation originale : cordes, orgue, timbales et deux trompettes, tout juste augmentée par Haendel quelques années plus tard d’un basson et d’un hautbois. Le chœur était incarné par l’Ensemble vocal Mélisme(s) sous la houlette de Gildas Pungier. Dans un effectif réduit, loin des masses chorales trop souvent convoquées pour l’Alleluia ou pour des morceaux choisis à la gloire de Sa Royale Majesté, Mélisme(s) dont ce n’est pas le répertoire de prédilection a su trouver la difficile place du chœur dans cet oratorio monumental, véritable fresque biblique et pourtant quasiment sans action narrative, l’essentiel du propos étant la reconnaissance du Sauveur et son message rédempteur. Les pupitres l’un après l’autre ont su y tenir leur rôle de « soliste collectif », selon l’expression de Gildas Pungier, et ont pu trouver la couleur presque chambriste qui convenait à celle de l’ensemble Matheus.

Donner une ampleur de message universel bouleversant (« le choc émotionnel face au Sauveur », dit Jean-Christophe Spinosi dans une interview à la feuille culturelle brestoise Le Poulailler) en conservant le timbre baroque, la ligne monodique et la simplicité presque récitative qui relaie les solistes, tel était le challenge qui devait être relevé : rester au plus près de la partition pour en travailler la lettre mais se tenir loin de la recherche vaine d’une authenticité perdue d’avance et du coup artificielle, qui en trahirait l’esprit. Et le chef de citer, en toute simplicité, Jésus dans le texte (probablement à travers l’épître de saint Paul aux Galates) : « En voulant respecter la lettre de la Loi, tu trahis le cœur de la Loi », lorsque celui-ci met la Foi au-dessus de la Loi.

C’est ici la foi dans la musique qui est mise au cœur de ce Messie, au service de la foi dont témoigne son compositeur. Et sans attendre l’élan évangélique de l’Alleluia, qui convertirait à lui seul un troupeau de diablotins, cela fonctionne dès le début : la simplicité de la Sinfonia Pastorale nous transforme en bergers témoins de l’incarnation du Christ, qui passent des Ténèbres à la Lumière.

On ne peut que regretter le manque de couleur des pupitres de violons, pourtant en nombre, dans l’accompagnement des solistes, où ils se réduisaient souvent à un soutien terne, tandis que les violoncelles et contrebasses baroques s’en donnaient à cœur joie pour éclairer la basse continue et que les altos tenaient leur partie avec subtilité. Difficile de croire que Spinosi, violoniste, avait voulu ce murmure, ce d’autant qu’ils retrouvaient leur vigueur dès que le soliste était assis, mais c’est décidément dans l’équilibre entre orchestre et chœur que se distingue particulièrement cette production.

Sur ce bel édifice, les solistes venaient déposer une pierre angulaire – cardinale devrais-je dire puisqu’ils étaient quatre : une soprano (Marion Tassou), un contre-ténor, remarquable David DQ Lee, en parfaite harmonie avec l’atmosphère spirituelle de l’orchestre. Je frissonne encore en repensant à son « He was despised« , pourtant tellement rebattu qu’on n’y attend plus aucune surprise. De surprise, non, mais d’émotion, donc ! Un ténor (Julien Behr) et une basse, Jussi Lehtipuu, au très beau timbre d’une solennelle gravité. Difficile de ne pas y voir une référence aux quatre évangélistes, dans ce livret sans personnage qui laisse au chef l’interprétation de la répartition des rôles et des tessitures.

C’est alors que le chœur soufflait les ultimes « for ever and ever » du « Worthy is the lamb« , juste avant que cristallisent – au Quartz – les accords parfaits de l’Amen, que je me suis souvenue de cette expression populaire qui interdit de mettre Pâques avant les Rameaux… Quelle bonne idée, ce soir-là !

 


Le Quartz, Brest, 28 mars 2015

Le Messie, Georg Friedrich Haendel

Ensemble Matheus,
dir. Jean-Christophe Spinosi
Ensemble Vocal Mélisme(s), dir. Gildas Pungier
Solistes : Marion Tassou, David DQ Lee, Julien Behr, Jussi Lehtipuu

 

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