Quatuor Modigliani © Sylvie Lancrenon
Quatuor Modigliani © Sylvie Lancrenon
Chronique

Le quatuor Modigliani à Brest : l’Europe au programme

par Juliette Guibert | le 15 janvier 2015

Il pleuvait sans cesse sur Brest et on s’était dit en ce soir d’hiver que les Modigliani nous apporteraient sans doute un petit air d’été, un souvenir des Rencontres Musicales d’Évian dont ils assurent la direction artistique depuis la renaissance en juillet 2014 de ce grand festival de musique de chambre. C’est peu de dire que leur son à la fois clair et chaud a recouvert le murmure du crachin breton pour un programme transeuropéen dont ils se sont plu à rebattre les cartes de la popularité : au menu, Beethoven, Debussy et Dohnányi. Le mélomane amateur, un peu inquiet d’un concert de quatuors à cordes, genre austère s’il en est, était rassuré par le nom de Beethoven, gagné à la cause chauvine de Debussy et… n’avait pas d’avis sur Dohnányi mais s’était dit que ça ne serait peut-être pas trop long. Résultat, la salle du Quartz était pleine, à quelques rares fauteuils près, en ce lundi de janvier, comme si l’actualité tragique des attentats de Paris avait fait de ce moment de musique de chambre un refuge, une respiration, comme un soupir. Deux heures plus tard, c’est un public rêvant de puszta et de berges du Danube qui en est ressorti pour affronter la tempête qui grondait au dehors.

C’est par le Quatuor n°4 op.18 n°4 de Beethoven (1770-1827), dont le climat d’ut mineur est peu propice au badinage, que débutait la première partie. Bien que quatuor de jeunesse (1799), il est marqué par une solide architecture beethovénienne et habituellement dominé par les incandescences dramatiques des violons. Les Modigliani, dont ce n’est pourtant pas le répertoire de prédilection, en ont fait une lecture plus déstructurée, mettant en relief, davantage au profit du violoncelle chatoyant de François Kieffer que de l’alto, un dialogue très ouvert et très équilibré des quatre instruments, presque une démocratie. Malgré cette lecture originale, cette interprétation à livre ouvert de la partition n’a pas suffi à emporter notre émotion, à part avec l’intense redéploiement des thèmes dans le dernier mouvement Allegro, solidement porté par le premier violon de Philippe Bernhard, enfin rétabli dans son rôle amiral.

Cette brèche émotionnelle une fois ouverte, notre cœur était prêt pour les sonorités impressionnistes du Quatuor en sol mineur op.10 de Debussy (1862-1918). L’unique quatuor du maître français, créé en 1893 par le quatuor Ysaÿe presque cent ans après le n°4 de Beethoven dans le sillage de l’Exposition Universelle à Paris et des voyages du compositeur, est d’une éblouissante richesse harmonique, que les Modigliani illuminent d’un bout à l’autre : de couleurs graves dans le premier mouvement (magnifique timbre du violoncelle « ex-Warburg » de Matteo Gofriller que joue François Kieffer), d’un relief exceptionnel des pizzicatos au deuxième, comme une danse sauvage, et d’une tonalité sombre et retenue dans l’Andantino du troisième, comme un moment de grâce pour nos âmes écoeurées par la tragédie du réel. Dans le finale, le son très chaud – presque un peu sec – de la première partie (« Très modéré ») fait place à une réexposition limpide du thème du premier mouvement « Très mouvementé » : là encore, démonstration nous est faite de l’art des Modigliani de disséquer une partition pour nous en faire entendre les moindres détails, les nœuds les plus inouïs puis de la remonter en un ensemble harmonieux, structuré et délicat.

Ernő Dohnányi (1877-1960) est un chef d’orchestre, pianiste et compositeur hongrois, contemporain de Bartók et de Kodály. Très influencé par le folklore hongrois pour ses thèmes et ses mélodies, c’est à la figure tutélaire de Johannes Brahms qu’il est redevable des accents romantiques qui traversent sa musique de chambre et son œuvre symphonique. Il compose le Quatuor à cordes n°3 en la mineur op. 33 en 1926 lors d’un voyage aux Etats-Unis et le publie à son retour à Budapest l’année suivante. Le premier mouvement Allegro agitato e appassionato est virtuose, avec un dialogue très équilibré entre les quatre instruments, qui contraste avec une structure peu compréhensible à la première écoute mais qui a permis à Laurent Marfaing et à son alto de Mariani (1660), à la sonorité ronde et gutturale, de nous enchanter. C’est dans l’Andante religioso con variazioni qui suit que le quatuor a atteint son apogée de subtilité et de délicatesse, faisant taire les toux les plus incoercibles et les transformant à l’issue en un irrésistible élan d’applaudissement de quelques-uns, submergés par trop d’émotion. Initié par l’alto avec des accents chostakovitchiens, le thème est repris par les trois autres pour se désagréger doucement sans jamais se perdre.

Enfin, le Vivace giocoso, danse jubilatoire aux sonorités folkloriques, leur donnait l’occasion d’un finale brillant et virtuose, où les quatre complices se faisaient la courte échelle pour se mettre mutuellement en valeur et nous abandonner au beau milieu d’une plaine hongroise.

C’est sans doute pour nous porter chance que le bis fut accordé avec le dernier mouvement Allegretto ma non troppo du Quatuor à cordes en ré mineur K421 de Mozart (1756-1791), qui fait la part belle à un deuxième violon animant l’ensemble de violentes syncopes, admirablement servi par Loïc Rio, et aux sonorités chaudes de l’alto. Cependant, c’est de tonalités hongroises que nous étions encore remplis en sortant de la salle : il est vrai que le Danube coule plus puissamment à Budapest qu’à Vienne mais il est encore plus vrai que les Modigliani excellent dans un répertoire moins classique que Beethoven et Mozart et savent superbement éclairer la richesse harmonique de Debussy et le romantisme cosmopolite de Dohnányi.

 

Programme :

Beethoven (1770-1827) – Quatuor n° 4 en do mineur op. 18 n°4
Debussy (1862-1918) – Quatuor en sol mineur opus 10
Dohnányi (1877-1960) – Quatuor n°3 en la mineur opus 33

 

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