Anne Sofie von Otter
Anne Sofie von Otter © Ewa-Marie Rundquist
Chronique

Le salon musical d’Anne Sofie von Otter à Harvard

par Cinzia Rota | le 12 novembre 2015

Depuis 26 ans, à côté de son festival biennal, le Boston Early Music Festival organise une saison de concerts dans des lieux prestigieux de Boston, New York et Cambridge, dont la John Knowles Paine Hall au sein du département de musique de l’Université d’Harvard, dédiée au celui qui fut le premier compositeur américain à composer une symphonie, le premier organiste et chef de chœur de l’Université d’Harvard, ainsi que le premier professeur de musique dans une université américaine.

Un trio inattendu, composé par la mezzo-soprano Anne Sofie von Otter, le théorbiste Thomas Dunford et Jonathan Cohen au clavecin et à l’orgue, a fait honneur à quelques compositeurs — ceux présents dans la frise qui décore la salle, et ceux qui en 1914 aux États-Unis n’étaient pas suffisamment à la mode pour en être, comme Purcell et Couperin.

Réunis sur scène pour la première fois, les trois musiciens nous ont fait voyager entre Angleterre, France, Italie et Europe du Nord, en alternant aisément styles musicaux, genres et langues et en partageant avec le public des moments de poésie, drame et humour.

Après plus de trente ans de carrière, la présence magnétique d’Anne Sofie von Otter sur scène ne devrait pas surprendre, on ne peut néanmoins qu’être impressionné par son extraordinaire capacité communicative : son chant est caractérisé par une maîtrise des dynamiques sonores et une diction expressive ; son interprétation est faite de regards parlants, de gestes raffinés et de mouvements expressifs. La barrière entre scène et public est donc totalement franchie et l’impression qu’on en reçoit est d’être l’auditeur privilégié d’un salon privé plutôt qu’un spectateur anonyme.

Le programme de la soirée souligne les pouvoirs de la musique : celui de désarmer, comme dans « Music for a while » (Œdipus de Purcell), où Anne Sofie von Otter campe presque graphiquement la furie Alecto succombant à la beauté de la musique ; celui de nous envoûter, par la poésie des mots et des sonorités dont regorgent les airs de cour de Lambert (« Vos mépris chaque jour » et « Ma bergère est tendre et fidèle ») ; celui de nous émouvoir, comme le fait Dunford dans son interprétation de Lachrimae de Dowland, dont les subtils ritardandos prolongent dans une tension extrême l’agonie de l’amant déçu.

Le chagrin d’amour annonce le drame : l’intense « What power art thou » tiré de King Arthur bénéficie de la bouleversante interprétation d’Anne Sofie von Otter — l’écriture syncopée de Purcell, figurant le froid qui la transperce, et la voix large de la mezzo se déploient dans une atmosphère à la fois glaciale et émouvante. La chaleur ne revient que grâce aux percussions du « Squarciato appena havea », un surprenant lamento de Francesco Provenzale, qui alterne le dramatique récit de Christine de Suède apprenant la mort de son mari, à la légèreté de chansons populaires où, encore une fois, la mezzo suédoise révèle ses capacités de métamorphose.

Avant de conclure par des arrangements de Björk, Sting, Kate Bush et Rufus Wainwright où le théorbe rock’n roll de Dunford peut finalement se lâcher, on remarque le méditatif « My heart’s in the highlands » d’Arvo Pärt, dont le minimalisme formel — des phrases chantés sur des unissons et un arpège, ici alterné à l’orgue et au théorbe — contraste avec la profondeur et la diversité des sensations qu’il suscite, notamment grâce au jeu concentré de Cohen à l’orgue.

Cette soirée intime ne nous fait qu’espérer la suite de cette efficace collaboration de grands artistes à la recherche de liens entre les époques et les genres.

 


Boston Early Music Festival
Lundi, 9 novembre 2015
Paine Hall, Harvard University, Cambridge

Programme
Purcell : Music for a While
Dowland : Come Again
Dowland : Can she excuse my wrongs
Dowland : The King of Denmark’s Galliard
Johnson : Have you seen the bright lily grow
Dowland : Fine knacks for ladies
Dowland : Lachrimae
Purcell : What power art thou » from King Arthur
Purcell : Fairest Isle » from King Arthur
Kapsperger : Toccata No. 6
Dalza : Calata
Provenzale : Squarciato appena havea
Couperin : Les barricades mystérieuses
Lambert : Ma bergère est tendre et fidèle
Visée : Chaconne in D Minor
Lambert : Vos mépris chaque jour
Charpentier : Chanson à danser: Celle qui fait mon tourment
Rameau : Les Sauvages
Pärt : My heart’s in the highlands

Site officiel du festival

 

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