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Chronique
Hors-série

Leporello ossia il servitore acclamato

par Constance Clara Guibert | le 27 janvier 2015

Mais que peut-on encore apporter à Don Giovanni, huit ans après Haneke, trente-quatre ans après Losey, cinquante-neuf ans après Furtwängler ? C’est la question que se sont sans doute posée ceux qui se rendaient au Théâtre des Champs-Elysées, en avril 2013, pour assister à la nouvelle production de Stéphane Braunschweig avec, dans la fosse, le Cercle de l’Harmonie de Jérémie Rhorer (ou que se sont posée ceux qui, comme votre servante, y ont assisté depuis leur salon, sur mezzo TV).

Le jeune premier est un Gary Oldman de 25 ans absolument délicieux, qui joue très bien le libertin et qui prend un vrai plaisir à se déguiser en Leporello dans l’acte II. Etonnant, d’ailleurs, et pourtant c’est un superbe jeu d’acteur, qui renouvelle les sombres histoires de masques qui alourdissent généralement la majeure partie de l’acte. Eh bien, pas si étonnant que ça, que le maître aime jouer au valet, car le Don Giovanni de Braunschweig est en réalité un superbe biopic de deux journées sur… Leporello.

Géniale idée de metteur en scène. Le plus grand, le plus juste des valets de Molière et de Mozart, magnifié par les siècles. Il est bien loin de Sganarelle le moralisateur, car il est le véritable pilier du drame joyeux façonné par auteur et compositeur. Chœur antique, victime inaccessible, observateur actif, qui se croit passif, du destin de son maître, il éclipse l’histoire banale du dissoluto punito. Mozart se projette dans le libertin, certes, mais ce n’est plus qu’un prétexte : Don Giovanni est un opéra de mœurs comme les comédies dramatiques de Jaoui/Bacri ou les pièces absurdes d’Ionesco — Leporello est le rhinocéros qui passe d’une scène à l’autre, ou le chien qui ne semble ni souffrir ni ne pas souffrir dans l’arrière-salle du bistrot. Fasciné par le libertinage, Mozart aime son héros éponyme, mais il admire d’autant plus celui qui observe, sans mot dire, la chute de son jeune maître… et n’en pense pas moins.

Losey, assez traditionnel somme toute avec le magistral José van Dam, avait esquissé le rôle dans son Valet Noir, cet homme sans ombre qui ouvre et ferme les portes (et nos yeux) sur les folies de son maître. Braunschweig le corrige et lui donne l’importance qu’il mérite. Et catapulte dans l’oubli le plus méprisant le désormais traditionnel couple gay, que les dernières mises en scène se complaisent à imaginer, coupant court à notre imagination pourtant fertile.

Anti-Raimondi, donc, que l’anti-héros du Don Giovanni de Braunschweig : celui-ci mérite son destin, car il n’a pas assez d’importance pour le refuser. Ruggero écrase ses ennemis, les dieux, les spectateurs e tutti quanti ; Markus Werba, lui, exécute ce que le destin lui réserve, et Leporello/Robert Gleadow, plongé dans un désarroi digne d’un dieu grec, en sort vainqueur.

Etonnant, et fascinant.

Quant au Cercle de l’Harmonie, il réservait une surprise de taille : un superbe Don Giovanni sur cordes en boyaux et flûtes en bois. On regrettera quelques imprécisions des cors et quelques saletés de frottements, mais on célèbrera sans réserve la puissance sonore dégagée pendant le dîner, un trio servi par une distribution hors pair et une partie d’orchestre passionnante que l’on écoute rarement — la faute au suspense entretenu par Da Ponte et Mozart. La sonorité de machine à vent qu’offrent les instruments d’époque donne à l’ensemble une architecture toute diabolique dont, une fois de plus, le séducteur n’est que l’instrument. Leporello, l’orchestre et le public sont là pour le juger de la justice des Hommes, et le précipiter dans le feu infernal.

 


Don Giovanni de Mozart, en direct du Théâtre des Champs-Elysées, le 30 avril 2013 sur mezzo

Le Cercle de l’Harmonie, Jérémie Rhorer (dir.), Chœur du Théâtre des Champs-Elysées

Markus Werba (Don Giovanni), Robert Gleadow (Leporello), Miah Persson (Donna Elvira), Daniel Behle (Don Ottavio), Myrtò Papatanasiu (Donna Anna), Serena Malfi (Zerlina), Nahuel Di Pierro (Masetto), Steven Humes (Le Commandeur)

Stéphane Braunschweig (m.e.s. et scénographie)
Anne-Françoise Benhamou (dramaturgie)
Thibault Vancraenenbroeck (costumes)
Marion Hewlett (lumières)

 

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