Les Dissonances © Bernard Martinez
Les Dissonances © Bernard Martinez
Chronique

Les Dissonances à la Philharmonie : con anima

par Anne-Laure Robine | le 3 novembre 2017

Depuis longtemps déjà, je boude les concerts symphoniques. Certes, voir une centaine de musiciens se déployer devant soi, ça fait toujours son effet. Ce ballet noir et blanc vaut bien, de temps à autre, le déplacement. Mais devant lui, je n’arrive plus à ressentir une émotion esthétique, de celles qui vous cueillent au détour d’un crescendo ou d’un solo de hautbois; ces émotions qui vous font dire que le moment que vous vivez, ici et maintenant, est unique. Depuis longtemps déjà, je ne ressens plus la différence entre assister à un concert symphonique et son écoute sur support numérique. Je ressors des salles sombres, déçue, déroutée : pourquoi ces concerts m’ennuient-ils désormais ? Bien sûr, c’était parfaitement exécuté. Parfait, au point où il n’y a rien à en dire. Ni à écrire.

Et puis, de temps à autre, on y retourne, comme ce 26 octobre à la Philharmonie. Attirée par un programme sur le thème de la danse, avec la Symphonie n°7 de Beethoven et Le Sacre du Printemps de Stravinski. Je n’avais jamais entendu l’œuvre de ce dernier en concert. Il y a des classes par lesquelles il faut passer.

Surprise dans les rangs :

« Il n’y a pas de chef d’orchestre ?

-Si, attends, il va arriver, une fois tous les musiciens installés …»

Non. Cette fois-ci, pas de silhouette en queue de pie qui se dresse entre l’orchestre et le public. L’ensemble Les Dissonances entame le premier mouvement de la Symphonie n°7 de Beethoven. Mais ça alors, le chef est caché parmi eux ? C’est un jeu ? Une farce ? Une expérience ?

Rien de tout cela. C’est la marque de fabrique de cet ensemble, un collectif de musiciens formé en 2004 à l’initiative de David Grimal, violoniste international et qui en est également le directeur artistique. Un « collectif », le mot parle de lui-même. L’objectif est de réunir des musiciens professionnels issus de prestigieuses formations, pour ré-explorer librement, dans le plaisir et le partage, les plus grandes pages de la musique symphonique. Ici, pas de chef qui impose ses vues, sa relecture d’une œuvre. Libéré des consignes d’un maestro qui cherche dans le jeu de ses musiciens la reproduction de quelque intuition idéalisée, chaque instrumentiste peut faire entendre sa voix, laisser libre court à son interprétation, à son émotion.

Voilà donc d’où vient cette énergie, cette joie, cet éclat. Le soir-même, nul besoin d’avoir un programme dans les mains détaillant par le menu la proposition artistique pour comprendre que Les Dissonances ont « ce truc » qui les différencient des autres formations françaises.

Au fil du premier mouvement de la Symphonie n°7 , je m’animais autant que l’orchestre : quel bonheur de sentir la musique vivante, ces musiciens vivants ! Enfin, ça vibre, ça déborde, ça exagère les nuances pour décrire ces tempêtes intérieures qui font de la musique un secours si pratique pour exprimer les mots qui nous manquent. Nous dialoguons avec chaque musicien; ils jouent ensemble, mais nous pouvons entendre chacun d’entre eux. Sans chef « impulseur » et « conducteur » d’un message collectif, chaque individualité s’exprime, par ses gestes, ses mouvements, ses attaques, ses inflexions. Ce qui fait groupe, c’est l’enthousiasme communicatif qui transpire de chacun, comme du tout.

Cette ardeur a servi avec beaucoup de panache les violents accents de Stravinski : j’ai rarement entendu des silences aussi musicaux, habitant l’espace sonore brutalement dépouillé avec une tension difficilement respirable. La violence apparaît d’autant plus insoutenable que rien ne lui succède. L’exagération des contrastes était habile, et m’a semblé servir le propos de l’œuvre.

En revanche, ce tourbillon a emporté sur son passage la profondeur du deuxième mouvement de la symphonie de Beethoven. La frénésie a viré à l’impatience, exécutant à un tempo beaucoup trop rapide le majestueux allegretto. Je comprends l’envie de proposer une autre interprétation pour dépoussiérer le vieux tube stocké au Panthéon de la mémoire collective. Mais lorsque cela lui enlève la gravité, la solennité et la grâce qui ont rendu ce morceau, justement, si connu, j’ai la sensation de ne l’avoir tout simplement pas entendu. Il en va de même pour les deux derniers mouvements de ladite symphonie.

Alors, au sortir du concert, je ne sais plus trop qu’en penser : heureuse d’avoir rencontré un ensemble avec « ce supplément d’âme », qui fait renouer le public avec la joie pure et simple du partage de la musique (dixit les applaudissements vifs et expressifs de la salle, dignes des hourras d’un stade de football). Mais frustrée aussi, par cette exaltation qui a parfois étouffé les espaces de recueillement, de douceur et de lente respiration qu’exige également la musique symphonique. Comme quoi, il y a un art de la fougue.




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