Lohengrin © Enrico Nawrath
Lohengrin © Enrico Nawrath
Chronique

Lohengrin à Bayreuth : production esthétique mais lecture confuse

par Laurent Amourette | le 6 août 2019

Cette édition 2019 du Festival de Bayreuth affiche une reprise de la production de Lohengrin de Yuval Sharon datant de 2018.

Comme dans bien des productions actuelles, Lohengrin relève davantage de l’anti-héros et du marginal que de l’imaginaire classique du chevalier. Le monde dans lequel survient le chevalier au cygne est un monde éteint où domine d’abord un bleu sombre et pesant. Grâce à un décor assez sobre, assumant le côté « toile peinte », à l’attitude figée des chœurs au premier acte, on se croirait à mi-chemin entre Bob Wilson et les anciennes productions de l’époque Wieland Wagner. Au centre, un gros générateur électrique cubique et manifestement inopérant semble être le symbole de tout ce qui déraille dans le monde.

 

Ailes de coléoptères

La production globale est incroyablement esthétique et on voudrait pouvoir photographier tous les plans qui jouent superbement sur les effets de perspective et de symétrie. Sur le fond en revanche, il y a à boire et à manger. L’apparition progressive de la couleur orange dans un monde dominé par le bleu (couleurs absolument complémentaires sur le cercle chromatique) est une belle idée qui peut d’abord être associée à l’arrivée de Lohengrin ramenant l’énergie vitale dans un univers éteint. Mais la dernière apparition d’Elsa, dans une éclatante robe orange, tandis que Lohengrin n’a jamais quitté son costume bleu, nous fait penser qu’il pourrait y avoir une autre clé de lecture. Le orange qui apparaît en réalité non pas grâce à Lohengrin mais suite au duo entre Elsa et Ortrud, représenterait l’irruption du doute raisonnable dans l’esprit d’Elsa, puis l’accession de la jeune femme à une forme de savoir supérieur et d’indépendance d’esprit, guidée en cela par Ortrud, vue ici comme une figure presque plus maternelle que maléfique. On est plus circonspect sur la présence d’ailes de coléoptères dans le dos de chacun des personnages, accessoires dont l’unique but semble être de souligner que Lohengrin ne fait pas partie de ce monde (au début de l’œuvre, il est dépourvu d’ailes, ce qui ne l’empêche pas de mener un combat aérien contre Telramund, et gagnera ses ailes en trophée à la fin du premier acte). Cette lecture mêle confusément différents discours sur l’énergie, sur la place des femmes victimes de la société (Ortrud et Elsa échappent toutes les deux de justesse au bûcher), sur la violence, sur la nature… Et on ne peut réprimer un rire nerveux lors de cette ultime image du retour de Gottfried en réincarnation déroutante du bonhomme Cétélem.

 

Fragilité et fermeté pour Lohengrin

Klaus Florian Vogt est un Lohengrin idéal. Son timbre juvénile n’appelle pas les élans d’héroïsme entendus chez d’autres interprètes. Mais la tessiture du rôle est pleinement assumée avec une alliance subtile de fragilité et de fermeté. Ce n’est que lors de l’air final « In fernem Land » que l’on commence à sentir quelques duretés dans la voix du ténor. Portée pâle, Camille Nylund est ce soir remplacée par Annette Dasch, également habituée de l’ouvrage. S’il faut toujours être reconnaissant et indulgent envers les artistes osant ces remplacements de dernière minute, il faut tout de même avouer que la voix de la soprano est de plus en plus problématique au fil des années. L’incarnation est certes convaincante et on pourrait adhérer à cette fragilité de caractère. Mais on finit par ne plus entendre que ces aigus trop bas, trop tendus, ce timbre hétérogène et ces trous dans la ligne de chant. L’Ortrud d’Elena Pankratova n’a pas les noirceurs ou les raucités d’une Evelyn Herlitzius. Il y a quelque chose de trop moelleux et de trop rond dans ce timbre qui nous fait d’abord penser que cette Ortrud est bien peu effrayante. Mais c’est finalement de bon aloi dans cette production qui accentue le caractère ambivalent du personnage, à la fois fielleuse et protectrice. Ainsi, c’est par la séduction (vocale) plus que par la violence qu’elle parvient à percer le cœur d’Elsa au 2e acte. À ses côtés, Tomasz Konieczny est un superbe Telramund, bien timbré, noir, vicieux et lâche.

À la baguette, Christian Thielemann est constamment impeccable. Le chef fait entendre chaque détail de la partition sans excès analytique. C’est simplement beau et c’est déjà merveilleux.

 


Lohengrin
Opéra en 3 actes de Richard Wagner
Créé en 1850 à Weimar sur un livret de Richard Wagner

Heinrich der Vogler : Georg Zeppenfeld
Lohengrin : Klaus Florian Vogt
Elsa von Brabant : Annette Dasch
Friedrich von Telramund : Tomasz Konieczny
Ortrud : Elena Pankratova
Der Heerrufer des Königs : Egils Silins
1. Edler : Michael Gniffke
2. Edler : Tanzel Akzeybek
3. Edler : Marek Reichert
4. Edler : Timo Riihonen

Chœurs et Orchestre du Festival de Bayreuth
Direction : Christian Thielemann

Mise en scène : Yuval Sharon
Décors et costumes : Neo Rauch, Rosa Loy
Lumières : Reinhard Traub

Palais des Festivals de Bayreuth, 29 juillet 2019




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