Louis Vierne - Illustration © Cinzia Rota
Louis Vierne - Illustration © Cinzia Rota
Chronique

Louis Vierne : une oeuvre à découvrir

par Franck Besingrand | le 10 juin 2020

Les 150 ans de la naissance de Louis Vierne. (3/3). Louis Vierne, le célèbre organiste de Notre-Dame de Paris, est né en 1870. Franck Besingrand, auteur d’une biographie parue chez Bleu nuit éditeur, s’intéresse ici au compositeur, à son oeuvre pour orgue, bien sûr, mais aussi à ses opus dédiés aux autres instruments. Orchestrateur et mélodiste hors-pair, Vierne n’a pas fini pas de nous surprendre.

 

Depuis quelques années, grâce à quelques interprètes curieux de sortir du grand répertoire et à certains éditeurs de partitions et de CD, la musique de Vierne – bien au-delà de la sphère de l’orgue d’où elle restait depuis toujours étrangement prisonnière – se redécouvre. Et cela avec un intérêt grandissant, voire même de la stupéfaction ! Beaucoup de musiciens et mélomanes confessent avoir éprouvé un « choc » à l’écoute du bouleversant Quintette avec piano, de la Sonate pour violoncelle et piano, des œuvres enfin révélées pour orchestre ou voix et orchestre.

Je m’étais aperçu que le grand style décoratif était le seul qui pût convenir à un vaisseau comme celui de Notre-Dame.

A tout seigneur, tout honneur : commençons par évoquer brièvement l’œuvre pour orgue très connue, enracinée dans le répertoire des organistes du monde entier. Profondément lié à l’instrument Cavaillé-Coll de Notre-Dame, Vierne peaufine parfaitement son esthétique d’organiste de cathédrale : « Je m’étais aperçu que le grand style décoratif était le seul qui pût convenir à un vaisseau comme celui de Notre-Dame. » Pour preuve, l’immense corpus représenté par les Six Symphonies (1900 à 1930), indéniable sommet de l’orgue symphonique. Vierne saura conjuguer adroitement les possibilités techniques et expressives de l’orgue symphonique avec la fulgurance de ses idées musicales et l’inépuisable source de son inspiration, contribuant véritablement à une dramatisation de la symphonie pour orgue.

3ème symphonie de Vierne

Manuscrit de la 3ème Symphonie de Vierne

                          

Signalons la Troisième Symphonie (1911), souvent considérée comme la plus accomplie par sa perfection formelle et son inspiration souveraine, ainsi que la Sixième (1930), plus complexe d’écriture, plus moderne de langage et plus âpre de ton.
Vierne laisse également Vingt-Quatre Pièces en style libre (1914) et Vingt-Quatre Pièces de fantaisie (1927), pages plus libres, reflétant un art davantage intimiste, moins assujetti au cadre formel plus strict de la symphonie ou de la sonate. Coloriste au niveau des registrations pour l’orgue, le musicien devient tour à tour poète et introverti (Clair de lune, Etoiles du soir, Elégie), puissant et virtuose (extraordinaire Toccata, fameux Carillon de Westminster), sarcastique dans ses mouvements perpétuels et scherzos virevoltants (Impromptu, Feux follets, Naïades), maître de la magie et du mystère (Gargouilles et chimères, Fantômes).

 

Vierne pianiste

Vierne fut un pianiste accompli, accompagnateur en concerts de ses Mélodies, ou des parties pianistiques de ses Sonates. Retenons surtout ses Douze Préludes (1914), sorte de journal intime, où il livre ses peurs, ses révoltes, ses angoisses. La solitude, la nuit, le rêve et le regret, sont des  thèmes récurrents chez Vierne, présents dans toute son œuvre, en particulier dans quelques uns des Préludes (Adieu, Evocation d’un jour d’angoisse). Le dernier, Seul…, avec ces notes répétées et ces accords déchirants, révèle l’inexorable, jusqu’à l’apaisement final – noté dolce rempli de résignation.

Dans le domaine de la musique de chambre, Vierne laisse trois œuvres majeures : la Sonate pour violon et piano (1907) très célèbre à son époque, remarquable en particulier par ses couleurs instrumentales et l’énergie fiévreuse parcourant l’Allegro initial.
La Sonate pour violoncelle et piano (1910), l’une des cimes du répertoire, nous saisit par le climat passionné dès l’introduction, avec la longue phrase interrogative et douloureuse, au violoncelle seul. Quand au second mouvement (Molto largamente), il  représente l’une des cimes les plus élevées de l’art de Vierne, bouleversant et intense foisonnement d’idées musicales dans un jeu d’accords altérés au piano, donnant au tissu harmonique une fascinante couleur.

 

La perte de son fils

Novembre 1917 : la perte à la guerre de son fils cadet Jacques, âgé seulement de 17 ans, anéantit Vierne. Pour libérer son chagrin et sa révolte, Vierne se lance corps et âme dans un immense Quintette avec piano, considéré très vite comme son chef-œuvre. Dès l’introduction sombre, avec son chromatisme intense, nous savons que nous pénétrons au cœur d’un drame poignant, survolté, d’une écriture que l’on peut qualifier d’orchestrale par sa densité. On trouve des jeux de volte-face du piano avec les cordes, une architecture aussi puissante que grandiose, des harmonies âpres et dissonantes, des traits fulgurants et nerveux conduisant à ce diabolique Scherzo, semblant bien être une grimace à la mort !

Savons-nous réellement que Vierne fut un grand orchestrateur, un orfèvre, un coloriste ? Il s’éloigne ainsi de ces orchestrations « lourdes », pâteuses que l’on veut toujours attribuer aux organistes !
Les orchestres actuels seraient bien inspirés de promouvoir des pages aussi accomplies  que le somptueux et brillant Poème pour piano et orchestre (1925), ou la Symphonie en la mineur (1908), œuvre quasiment « autobiographique », d’une grande variété d’orchestration (couleurs sombres aux vents dans le Grave initial, jeux d’ombre et de lumière dans le Lamento, jusqu’à la péroraison victorieuse de l’éclatant Final). De beaux éclairages poétiques par l’alliage des timbres transparents des vents sur le tapis des cordes, savent donner toute leur saveur aux poèmes symphoniques avec voix : Psyché (1914), aux réminiscences wagnériennes et au climat onirique, puis Eros (1916), rayonnant du caractère ensoleillé de la Méditerranée.

Vierne à Menton en 1930

Vierne à Menton en 1930

Une musique surprenante

Le sens mélodique aigu de Vierne ne pouvait que s’épanouir dans les mélodies pour voix et piano (certaines orchestrées). Inspiré par ses différentes compagnes (toutes chanteuses), il laisse plusieurs cycles de mélodies où son tempérament romantique et passionné s’épanouit, porté par les poèmes de Victor Hugo, Sully Prudhomme, Jean Richepin, Verlaine et Baudelaire.
Comment ne pas citer le cycle verlainien des Spleens et Détresses (1917), pages sombres, parfois implacables et les Cinq Poèmes de Baudelaire (1919), mélodies aussi très inspirées et en parfaite adéquation avec l’univers tourmenté du poète. Dans Les hiboux, une occasion est donnée au compositeur de renouer avec son univers familier de la nuit, dans une atmosphère étrange, presque debussyste : à lui seul l’accompagnement peut nous plonger dans un état hypnotique…
Le sentiment amoureux propice aux mélodistes français de l’époque, n’est pas absent chez Vierne : assez serein et aérien (Stances d’amour et de rêve, 1912), plus assombri et ardent, (Poème de l’amour, 1924), parfois violent dans ces pages survoltées, redoutables pour les interprètes (Les Sorcières, Le Bateau noir).

La musique de Vierne, multiple, déroutante parfois n’aura jamais fini de nous surprendre, de nous interpeller, sans nous laisser indifférents.

Par elle il parviendra à surmonter bien des épreuves.

Ainsi, ne devons-nous pas croire qu’il chemina toujours accompagné par cette devise beethovenienne : « Avoir le courage de tout supporter jusqu’à la fin » ?

 

Retrouvez nos épisodes :

Louis Vierne : du mythe à la réalité (1/3)

Louis Vierne : un idéal artistique élevé (2/3)

 

Franck Besingrand est l'auteur d'une biographie de Louis Vierne parue chez Bleu nuit et d'un album chez Hortus

Franck Besingrand est l’auteur d’une biographie de Louis Vierne parue chez Bleu nuit et d’un album chez Hortus

 




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