Pretty Yende (Lucia) dans les répétitions de Lucia di Lammermoor
Pretty Yende (Lucia) dans les répétitions de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Chronique

Lucia di Lammermoor : les vertiges du romantisme italien

par Sonia Bos-Jucquin | le 27 octobre 2016

Après la reprise de Tosca de Puccini dans la mise en scène de Pierre Audi le mois dernier, l’Opéra Bastille reprogramme une valeur sûre du répertoire lyrique en proposant de redécouvrir la Lucia di Lammermoor, dans la version de 1995 d’Andrei Serban. Si l’éclat des arie transparaît merveilleusement bien tout au long des deux parties, la soirée jouit surtout de la présence prestigieuse de la soprano Pretty Yende, qui fit ses débuts à l’Opéra national de Paris dans le Barbier de Séville la saison passée.

Pretty Yende (Lucia) à la répétition générale de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Pretty Yende (Lucia] à la répétition générale de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Dès le lever du rideau, la domination masculine ne fait aucun doute, aussi bien scéniquement que vocalement. Nous sommes en Ecosse, ce pays que l’écrivain Walter Scott savait si bien peindre avec les mots. Dans une salle d’entraînement militaire parsemée d’agrès, le chœur d’hommes de l’Opéra national de Paris emplit tout l’espace avec conviction et consistance. Enrico Ashton, qui a orchestré le mariage de sa sœur Lucia avec Arturo Bucklaw, apprend que la belle s’est éprise d’Edgardo de Ravenswood, l’un des ennemis de leur famille. Il entreprend alors d’employer tous les moyens pour briser cette idylle, quitte à l’entraîner dans le sillage de la mort.

Pretty Yende (Lucia) et Artur Rucinski (Enrico Ashton) dans les répétitions de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Pretty Yende (Lucia) et Artur Rucinski (Enrico Ashton) dans les répétitions de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Andrei Serban signe une mise en scène remarquablement pertinente et foisonnante tout en étant risquée et maîtrisée. En effet, il n’hésite pas à placer l’héroïne de cette tragédie amoureuse en équilibre sur une poutre à bascule, assise sur des barres parallèles ou encore virevoltant dans les airs à l’aide d’une balançoire en bois. Il peut pour cela compter sur une éclatante distribution, à commencer par les rôles principaux. Pretty Yende n’interprète pas le rôle-titre : elle est Lucia qui tire son prénom du mot latin lux qui signifie la lumière. En effet, elle rayonne littéralement sur le plateau de l’Opéra Bastille. Elle irradie de sa présence et ne démérite en rien l’ardente standing ovation que le public parisien a réservé à la diva, et ce dès la fin de l’aria Il dolce suono, célébrissime scène de la folie dans laquelle la soprano fait don aux auditeurs de toute la virtuosité de son talent. Magnifique et prodigieuse, elle se montre parfaitement à l’aise dans les aigus, fluides et limpides, que dans le reste de sa partition, tout en s’investissant pleinement dans son jeu d’actrice. Artur Ruciński (Enrico) est quant à lui également fort applaudi dès les premières minutes d’ouverture. Il est déconcertant de froideur tandis que Piero Pretti se livre corps et âme dans son personnage, jusqu’à parvenir à nous émouvoir aux larmes lorsqu’il reprend l’anneau des mains de sa bien-aimée. Notons également que les chœurs n’ont jamais faibli dans leur mission de renfort vocal dans les moments les plus intenses.

Oleksiy Palchykov (Arturo Bucklaw), Artur Rucinski (Enrico Ashton), Piero Pretti (Edgardo di Ravenswood), Pretty Yende (Lucia) et Gemma Ni Bhriain (Alisa) dans les répétitions de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Oleksiy Palchykov (Arturo Bucklaw), Artur Rucinski (Enrico Ashton), Piero Pretti (Edgardo di Ravenswood), Pretty Yende (Lucia) et Gemma Ni Bhriain (Alisa) dans les répétitions de Lucia di Lammermoor © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Salvatore Cammarano signe un livret éminemment romantique sans trahir La fiancée de Lammermoor, l’œuvre de Walter Scott dont cet opéra s’inspire. « Même dans la mort, je ne trouverai pas la paix »… Le tableau final, sublimé par la sobriété des chœurs qui épousent une funeste beauté vocale et scénique, nous laisse suspendus à un drame puissant, celui d’un amour vertigineux qui ne trouvera d’autre issue que dans la tombe. Nous en ressortons bousculés, saisis, comme au réveil d’un rêve tristement beau qui s’évapore lentement et dont il ne restera qu’un souvenir impérissable d’avoir vécu un moment hors du temps.

Des bravi n’ont cessé de s’élever dans la salle de l’Opéra Bastille tout au long de la représentation, nourris par de chaleureux applaudissements qui ont redoublé à l’issue d’une anthologique Lucia di Lammermoor. Les spectateurs, qui se sont levés comme un seul homme, ont longuement acclamé Pretty Yende, en larmes, tandis que l’émotion se faisait palpable dans les rangs du parterre, pour une fois non désertés sitôt le rideau retombé.

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