Ikea
A la loupe
Hors-série

Luther & Ikea, ou la société idéale

par Constance Clara Guibert | le 8 décembre 2015

Adepte vous aussi de la pause zen dans un mobilier aux lignes épurées, bois clair et nuances de beige, juste après vos courses bio faites en vélo, éclairé(e) par un soleil blanc et une bougie senteur épicéa, vêtu(e) d’une tunique de lin gris, dans une atmosphère douillettement cosy ? C’est que sans doute un nouvel art de vivre a envahi l’Europe de l’Ouest. Plus proche de nos racines que l’esprit japonisant, l’inspiration scandinave rassure : c’est un retour aux sources, car nous sommes tous un peu Vikings.

Quand cela a-t-il commencé ? On peut voir le cinéma nordique des années 1960, porté par Ingmar Bergman, comme la source d’une fascination qui dure toujours : une contrée austère, froide, énigmatique, que l’on regarde essentiellement à travers un pare-brise de Volvo sur lequel, contre la neige drue, s’agitent en vain les essuie-glaces… mais également en avance sur son temps, pragmatique et humaniste.

Car ce sont des pays luthériens. Depuis le choix décisif du col contre la vanité luxueuse de la fraise, le mode de vie protestant nous semble bien puritain ; mais on ne peut que constater l’ouverture de ces sociétés qui ne connaissent pas l’autoritarisme clérical, avec ses pesanteurs obscurantistes et infantilisantes. En Suède, l’émergence d’églises protestantes libres, affranchies du luthéranisme d’Etat, favorise au XIXe siècle l’épanouissement de la social-démocratie. La solidarité protestante prend le pas sur l’individualisme catholique – comme dans la devise suédoise, où elle se substitue à la liberté. En ces temps de responsabilisation sociale des entreprises et des systèmes économiques, les valeurs luthériennes d’humilité et d’égalité font figure de modèle incontesté.

Dans les parlements nordiques, le nombre de femmes et de jeunes a de quoi ringardiser nos assemblées de barbons. Quant à l’IDH, précieux indice qui nous permet de déterminer les sociétés les mieux développées, il place tout simplement la Norvège en tête de son classement mondial depuis 1995. La boussole des rêves sociaux et politiques de la vieille Europe pourrait bien indiquer le nord…

D’ailleurs, les longs plans fixes de Bergman se sont transformés avec le temps : les pays du Nord, après avoir conquis la gauche intellectuelle qui voyait en lui l’inspirateur de la Nouvelle Vague, ont séduit le grand public avec ABBA et Ikea, les cadres supérieurs avec Borgen, une femme au pouvoir, pendant danois (et féminin) de House of Cards, un peu tout le monde avec Stieg Larsson et l’immense réservoir de polars nordiques, puis les bobos (et donc la tendance) avec un art de vivre idéal à base de simplicité intelligente – écologique, pratique, friendly.

Tout fonctionne. A Caen, les Boréales, festival scandinavophile dont la vingt-quatrième édition s’est achevée il y a quelques jours, puisent inlassablement dans tous les domaines de la culture nordique. Quand c’est une mentalité qui fascine, tout est bon à prendre : Grieg plaît à tout le monde, les lecteurs de Classicagenda pourraient même se retrouver à un concert de métal finlandais sans s’en rendre compte. Quant aux pôles, ils sont synonymes à la fois d’évasion et de réchauffement climatique : les glaciers donc sont à la mode. Les lignes fonctionnelles et épurées du design scandinave, qui trahissent elles aussi, évidemment, l’esprit pratique et modeste des protestants, ne peuvent que séduire nos sociétés qui veulent se racheter de leur orgie consumériste. Au risque de voir se retourner dans leur tombe les penseurs de la Contre-Réforme, le constat est sans appel : l’esprit scandinave (et luthérien) est désormais notre salut.

En 2011, le directeur des Boréales n’hésitait pas à parler de « miracle finlandais », un miracle qui permet à une nation de se bâtir autour de « deux trésors : la culture et l’éducation », un miracle dû au mélange « d’ultramodernité et de profondes racines païennes ». C’est manifestement ce qui nous manque, à nous autres continentaux, qui avons voulu construire une société moderne, donc délestée de ses racines anciennes, mais alourdie par les siècles récents qui l’empêchent d’entrer dans le nouveau millénaire. N’oublions pas qu’en Estonie, pays pas plus large que l’ex-région Midi-Pyrénées, le WiFi est présent jusqu’en plein milieu des parcs nationaux : de quoi rendre verts de rage tous ceux qui, en France, peinent à comprendre comment fonctionnent les fameux hotspots gratuits dont nos fournisseurs d’accès nous parlent tant.

Notre besoin de racines, notre envie de modernité, notre culpabilité environnementale, notre drame économique, notre lassitude post-hédoniste et notre appétit culturel pluridisciplinaire se retrouvent dans notre tropisme nordique. On craint aujourd’hui le Sud et ses chimères, l’Orient et ses fondamentalismes, l’Occident et ses déroutes. On ne croit plus qu’en la pureté du soleil de minuit.

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi