Anne-Catherine Gillet (Manon) dans Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo
Anne-Catherine Gillet (Manon) dans Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo
Chronique

Manon des sources : de Prévost à Massenet à Monte-Carlo

par Jacqueline Letzter et Robert Adelson | le 24 janvier 2017

On n’aurait pu trouver écrin plus adapté à une représentation de Manon de Massenet que la salle Garnier du Casino de Monte-Carlo : temple du jeu, du luxe, et des paillettes clinquantes, qui fascinent l’héroïne, particulièrement en ce mois de janvier quand la Place du Casino scintille encore des resplendissantes décorations de Noël.

Créé en 1884 à l’Opéra-Comique de Paris, Manon s’inspire de l’œuvre de l’abbé Prévost, Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut de 1731, un roman picaresque et divertissant plus que sentimental, qui ne se prive pas de montrer l’immoralité et la corruptibilité de ses personnages — surtout de la classe dominante pendant la Régence, ce qui lui a valu d’avoir été condamné à être brûlé. Massenet et ses librettistes Henri Meilhac et Philippe Gille étaient sensibles à l’esprit du roman, et ont choisi de redonner vie à un genre dramatique du XVIIIe siècle, déjà un peu désuet de leur temps, l’opéra-comique, qui incorpore des dialogues parlés, scènes burlesques, et chansons populaires parmi des airs de drame lyrique plus typique de leur époque.  Manon est donc une œuvre hybride, à la fois pleine d’humour et tragique, qui pose des défis considérables aux metteurs en scène et aux acteurs-chanteurs. Il s’agit, entre autres, de différencier cet opéra de son illustre prédécesseur, La Traviata (1853), dont il partage à peu près la trame.

On n’aurait pu trouver écrin plus adapté à une représentation de Manon de Massenet que la salle Garnier du Casino de Monte-Carlo : temple du jeu, du luxe, et des paillettes clinquantes, qui fascinent l’héroïne…

Arnaud Bernard, qui a créé cette production pour l’Opéra de Lausanne en 2014, a compris ce défi et souligne à la fois la légèreté et le pathétique de cette œuvre.  Avant même que l’ouverture ne commence, il évoque la note comique et l’ambiance frivole du XVIIIe siècle. Cinq personnages en somptueux costumes d’époque mais révélant leur ridicule par leur gestuelle outrée se font poudrer la perruque par des laquais.
Pendant l’ouverture, le rideau se lève sur Des Grieux prostré devant le cadavre de Manon — ceci n’est pas dans le livret, mais fait allusion au roman, qui commence avec le récit de Des Grieux suite à la mort de Manon.  Il est vrai qu’aujourd’hui c’est à la mode de divertir le public pendant l’ouverture : on ne lui permet plus de rester assis dans le noir à écouter la musique en attendant que le rideau se lève. Cependant, le pantomime tragique mis en scène par Arnaud Bernard est utile pour créer un contraste avec la première scène de l’opéra, une scène bouffonne à l’auberge d’Amiens, présentant les personnages secondaires, en attendant l’entrée de Manon et du Chevalier Des Grieux.

Prélude de Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo

Prélude de Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo

Les scènes sont présentées le plus souvent comme des tableaux vivants à la mode de Greuze et de Diderot.  C’est efficace surtout dans les scènes de foule, quand les personnages, figurants et choristes, figés dans l’immobilité, prennent vie tout à coup par un claquement de doigt ou quand un personnage se met à chanter.  L’emploi répété de parois scéniques qui cachent une partie de la scène ou la coupe carrément en deux nous a semblé plus difficile à comprendre.  Le metteur en scène a-t-il voulu suggérer la dichotomie irréductible de Manon, à la fois jeune flambeuse pleine de joie de vivre et amoureuse pathétique et immorale ?
Les décors et la scénographie d’Alessandro Camera (en or et gris sombre), les costumes d’époque de Carla Ricotti et les lumières de Patrick Méeüs sont magnifiques, sans toutefois distraire inutilement le spectateur de l’action et de la musique.

Les scènes sont présentées le plus souvent comme des tableaux vivants à la mode de Greuze et de Diderot

La distribution des rôles de Manon et de Des Grieux a été changée dû à la maladie de Sonya Yoncheva et de Jean-François Borras.  Ils furent remplacés par la soprano belge Anne-Catherine Gillet, qui avait chanté le rôle de Manon lors de la production de Lausanne en 2005, et par le ténor mexicain Arturo Chacon-Cruz, qui fut appelé à la toute dernière minute, à la veille de la représentation de ce dimanche 22 janvier.  Dans ces conditions il est peut-être normal que ces deux interprètes aient eu besoin de quelque temps pour entrer dans leur rôle et leur voix.

Anne-Catherine Gillet à tout pour plaire dans le rôle de Manon : une voix et diction impeccables, la jeunesse, la grâce et le physique du rôle. Son rôle demande qu’elle passe constamment d’un style vocal à un autre, et surtout d’un lyrisme exacerbé à la légèreté la plus folle. Nous regrettons qu’elle n’ait pas donné plus de nuances à son personnage, surtout dans les deux premiers actes, où son insouciance frivole et son appétit fougueux de la vie la distinguent clairement d’un personnage comme la Traviata.  La partition et le livret indiquent d’ailleurs qu’il lui faut rire en chantant.  A l’acte III elle déclare même hardiment : « si Manon devait jamais mourir, ce serait dans un éclat de rire ! » ?  Pendant les premiers actes nous n’avons cependant décelé que peu d’espièglerie et de joie insouciante dans les airs chantés par Gillet ; plutôt de la gêne et de la timidité, une interprétation qui peut se défendre, mais ne correspondait pas à nos attentes.  A partir du troisième acte, dans le tableau de la fête du Cours-la Reine (où Gillet arrive à la fête en montgolfière !), elle devient plus convaincante et fait briller ses aigus pour montrer l’extraordinaire insouciance de son personnage.

Anne-Catherine Gillet (Manon) dans Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo

Anne-Catherine Gillet (Manon) dans Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo

Le Chevalier Des Grieux est un rôle ingrat, plus plat que celui de Manon.  Bien qu’il soit le jeune premier dont Manon est amoureuse, il a un caractère naïf, sentencieux et grave.  C’est donc un défi pour le chanteur-acteur de se montrer capable d’attirer une femme comme Manon.
Arturo Chacon-Cruz s’en tire bien, non en exagérant sa fougue à outrance ce qui le placerait dans le registre du drame lyrique, mais par sa confiance aveugle et naïve en Manon, ce qui le rend un peu ridicule mais touchant.  Comme Anne-Catherine Gillet, il a fallu attendre le deuxième acte pour que sa voix s’échauffe, mais alors il séduit par l’intensité de son chant. Lorsque Chacon-Cruz chante l’air passionné « Ah ! fuyez, douce image » au troisième acte, il exécute les points de prolongation notés par Massenet d’une manière si poignante que nous sentons qu’il sera incapable d’oublier sa bien-aimée Manon.
On comprend que les dévotes de Saint Sulpice soient toutes amoureuses de lui ; seul son père le Comte Des Grieux (Marc Barrard qui chante avec une autorité digne) n’est pas dupe quand il vient l’exhorter de ne pas entrer dans la religion, le nommant dérisoirement « le nouveau Bossuet ».

Arturo Chacon-Cruz © Lena Kern Photography

Arturo Chacon-Cruz © Lena Kern Photography

Les chanteurs principaux sont soutenus par des chanteurs superbes, qui sont aussi des comédiens talentueux et plein d’esprit : Lionel Lhote (Lescaut), Rodolphe Briand (Guillot) et Pierre Doyen (De Brétigny). Le trio de Charlotte Despaux, Jennifer Michel et Marion Lebègue (respectivement Poussette, Javotte et Rosette) pétille comme le champagne servi à l’Hôtel de Transylvanie. L’exubérance des interprètes dans ces rôles secondaires compense ce qui nous a parfois semblé comme un manque d’humour dans les rôles de Manon et du Chevalier Des Grieux.

Rodolphe Briand (Guillot) dans Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo

Rodolphe Briand (Guillot) dans Manon © Alain Hanel / Opéra de Monte-Carlo

Cette première représentation n’était cependant pas sans accrocs. Un problème technique brise l’élan du spectacle avant la deuxième scène du troisième acte. Par conséquent, le public attend pendant quelques longes minutes avant que le rideau ne se lève sur le séminaire de Saint-Sulpice. L’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, sous le bâton d’Alain Guingal, fait preuve d’une sonorité voluptueuse, surtout dans les préludes des deux premiers actes, ainsi que d’une brillance palpitante, par exemple dans le tableau du Cours-la-Reine. On remarque les parties pour cor solo au deuxième acte, jouées avec souplesse et brio.




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