Catherine Frot dans Marguerite
Catherine Frot dans "Marguerite" de Xavier Giannoli © Larry Horricks
A la loupe

« Marguerite » au rouet de la société

par Constance Clara Guibert | le 27 septembre 2015

C’est l’histoire d’une dame riche qui chante faux. On croit d’abord que le mensonge ne vient que des intérêts des uns et des autres : elle est riche, et le Cercle Amadeus qui supporte ses concerts depuis des années se bouche les oreilles en comptant ses dons généreux. Mais au fur et à mesure que se dessine l’irréalité de cette pauvre vie, Xavier Giannoli fouille l’aspect psychologique du secret que portent ceux qui l’entourent. Ils l’aiment, ils ont pitié – quelque chose entre les deux. Il n’y a pas que l’argent, il n’y a pas que l’amour non plus : ils la protègent, ils sauvent ce qui peut être sauvé. Ils ne veulent pas abdiquer de leur secret à eux et de sa vérité à elle ; ils préfèrent conserver un état de grâce – comme si la musique pouvait souffrir le mensonge, comme si la musique était sourde à la vérité.

Mais la vérité a-t-elle quelque chose à voir, après tout, avec la musique ? Marguerite demande ingénument au jeune assistant de son maître de chant si toutes les vérités sont bonnes à dire – il lui répond que cela dépend de la manière dont on les chante. Dans ce monde de faux-semblants, la musique se fait complice du mensonge.

Voyez plutôt : ce grand ténor déchu dont on remplit la salle d’Espagnols et de Roumains qui applaudissent sur commande, à qui l’on ose dire qu’il n’est plus un grand chanteur mais qui semble préférer se mentir, même en étant conscient de le faire. Voyez même, dans une mise en abyme que nous prêtons avec candeur au réalisateur, comment ce dernier exclut toute objectivité dans le jugement de cette voix : sur un excellent enregistrement en guise de B.O., elle nous paraît merveilleuse, mais nous devons croire aveuglément ceux qui nous disent qu’il ne sait plus chanter.

Voyez plutôt cette jeune fille dont la voix envoûte le critique qui aurait pu la faire décoller et qui préfère se taire pour ne pas la perdre. Voyez plutôt cet artiste fou et slave qui n’est en réalité ni fou ni slave, qui voit ou feint de voir en Marguerite l’égérie de l’art décadent – pour se divertir. Voyez plutôt le critique à qui l’on donnait la place et le droit d’écrire sur Marguerite un papier terrible, et qui préfère avec des jeux de mots et de sens saluer son art « humain » et profondément « personnel ». Voyez plutôt le maître de chant qui, sur le point de tout lui dire (« Vous voulez la connaître, la vérité ? »), hésite un instant et finit par lâcher qu’elle chante… mezzo et non soprano. La musique est encore complice.

Catherine Frot dans "Marguerite" de Xavier Giannoli

Catherine Frot dans « Marguerite » de Xavier Giannoli

Tous ces mensonges sont achetés par quelque chose : de l’argent, des valeurs, des sentiments, des idéaux, du plaisir. Cela en rend-il certains moins laids que d’autres ? Le mensonge est maître dans la critique, et pourtant les meilleures raisons le suscitent souvent, le déguisent même parfois : après tout, qui parle de vrai et de faux ? Le spectacle, en tant que don de soi au public, crée le jugement, il ne crée pas la vérité. Et dans l’art du jugement, tous les dosages sont savants. Qui achète nos mensonges, nous musiciens, nous journalistes, nous producteurs, nous agents, quand nous sortons d’un concert qui nous a déplu ? Paraître sympathique mais exigeant, ne s’attirer aucune foudre et en distribuer malgré tout, conserver une éthique tout en se faisant entendre. On ne sait guère qui d’Alceste ou de Philinte a raison quant à l’attitude qu’il convient d’adopter ; mais il est sûr qu’il n’est pas besoin de chanter aussi faux que la pauvre Marguerite pour récolter des flatteries.

La fable de Florence Foster Jenkins est celle du monde musical. On s’écrie : « Aujourd’hui, ce ne serait plus possible ! ». Bien sûr, mais d’autres supercheries existent, et ont toujours existé. Si plus personne ne se produit sur scène en chantant aussi faux, on peut tout du moins saluer l’acuité musicale du public de Marguerite : celui-ci, même en lui mentant, est conscient de sa nullité – d’autres ne se rendent pas compte de ceux qu’ils applaudissent. Seul le temps fait le ménage dans les mensonges que l’on fait et que l’on se fait : en attendant, mieux vaut se tenir à l’écart, contempler la course du monde musical qui crée les étoiles aussi vite qu’il les tue, et comme le majordome de Marguerite, immortaliser silencieusement sur des clichés énigmatiques l’artifice de la vie du musicien.

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