Rencontres, célébrations et transmission : Martin Engstroem nous parle du 24ème Verbier Festival

A l’occasion de la 24ème édition du Verbier Festival nous avons rencontré son fondateur et directeur général Martin Engstroem, qui nous a parlé du programme de cette année, du Verbier Festival Junior Orchestra et de l’esprit du festival

 

Pour cette 24ème édition du Verbier Festival deux chefs-d’oeuvre de Strauss sont au programme : Salomé, dirigé par Charles Dutoit, et Elektra, dirigé par Esa-Pekka Salonen. Est-ce un heureux concours de circonstances ou la volonté de proposer un cycle ?

Avec Esa-Pekka Salonen, qui a souvent dirigé à Verbier, on avait déjà songé il y a deux ans de faire Elektra, qui avait été un très grand succès aux festivals de Aix-en-Provence, Salzbourg et au Métropolitan Opéra de New York. Nous avons donc trouvé une belle distribution et décidé de le présenter à Verbier cette année.

Salomé, de son côté, est une œuvre que Charles Dutoit a souvent dirigé et ça nous paraissait très adapté pour célébrer sa dernière année avec l’orchestre.

 

Verbier a toujours été placé sous le signe de la rencontre et de la liberté artistique : cette année on verra sur scène des ensembles éphémères d’exception, entre autres, un quatuor composé de Leonidas Kavakos, Antoine Tamestit, Mischa Maisky et Evgeny Kissin, et un autre avec Daniil Trifonov, Janine Jansen, Truls Mørk et Vadim Repin. Comment avez-vous réussi de telles combinaisons ?

C’est un peu l’histoire du festival, on a toujours créé des groupes d’artistes et construit nos formules de musique de chambre. À l’exception des quatuors qu’on a invité, comme le quatuor ébène, nous n’avons jamais engagé de trio ou de quatuor avec piano déjà établi, dans l’idée d’avoir dans la musique de chambre, un dialogue entre individus, non pas entre des gens qui se connaissent déjà.

On a vécu de très beaux moments, c’est une formule qui marche : les artistes jouent le jeu et acceptent de se mettre en situation d’inconfort.

Ensemble sur scène, ces grands solistes ne se disent pas quoi faire, mais discutent et créent ensemble, et c’est cela qui fait la particularité de ces rencontres inédites.

Martin T:son Engstroem fondateur et directeur général du Verbier festival © Aline Paley

Effectivement, après 9 ans, Charles Dutoit cessera son engagement en tant que Directeur Musical du Verbier Festival Orchestra. Qu’avez-vous imaginé pour lui dire au revoir et le remercier ?

D’abord j’espère que ce n’est pas un au revoir, et qu’il reviendra à Verbier, car il a encore tellement de choses à dire.

C’est un monstre sacré dans le monde des chefs d’orchestre et le gardien d’une certaine tradition de la musique française.

Nous avons fait beaucoup de voyages ensemble, avec Pélleas et Mélisande, La Damnation de Faust, et d’autres grandes œuvres de la tradition. Il a donné des leçons de maître que les artistes vont garder pour toute leur vie, et j’ai une grande reconnaissance pour tout ce qu’il a fait.

 

D’autres célébrations ponctueront le festival, comme les 50 ans de Leonidas Kavakos et les 25 ans des Solistes de Moscou. Pourriez-vous nous en parler ?

Il s’agit d’artistes qu’on voit ici régulièrement, avec qui on a partagé beaucoup de moments. C’est donc normal d’en fêter les anniversaires, d’autant plus qu’on aime bien les fêtes à Verbier

On célèbre surtout Iouri Bachmet des Solistes de Moscou, qui est avec nous depuis 24 ans et Kavakos qui est là depuis 15 ans. Chaque année, pendant une dizaine de jours à Verbier, on trouve donc des excuses et on fête !

Col du Grand-Saint-Bernard à Verbier St-Bernard © DR

Beaucoup d’artistes qui passent par Verbier, deviennent des habitués. Comment expliquez-vous cet attachement ?

Dans la plupart des festivals on arrive, on joue le lendemain et on repart. Tout comme le reste de l’année.

Ici en revanche les artistes viennent en famille, les copains sont là, on leur offre un chalet où ils passent quelques jours. Étant un cul de sac, Verbier invite au partage et il y a une ambiance de créativité et de jeunesse.

En effet il y a beaucoup de jeunes (entre 13 et 30 ans) qui travaillent dans l’académie ou qui font partie de l’un de nos trois orchestres. On se sent bien ici.

 

Parmi ces habitués, on retrouve des musiciens qui étaient passés par Verbier quand ils n’étaient pas encore connus. Comment dénichez-vous chaque année ces jeunes qui seront les grands de demain ?

Tout d’abord on a l’académie, qui est ouverte aux jeunes musiciens.

Ensuite il y a beaucoup de jeunes artistes invités par moi même pour jouer au festival : je les trouve dans mes voyages, ou en participant à des jurys (pour le piano et le violon), j’ai aussi un grand réseau d’amis qui me disent quand il y a quelqu’un d’extraordinaire qui arrive sur la scène.

Verbier est devenu une véritable pépinière de talents !

J’invite également des directeurs d’opéra et d’autres professionnels qui peuvent les aider dans leur carrière. Les jeunes savent qu’en venant à Verbier ils auront la possibilité de développer leur carrière.

Cette notion de réseau est très importante pour moi et je vais continuer à m’en occuper personnellement.

La master-class de piano de Menahem Pressler au Verbier festival © DR

Quelles sont les spécificités du Verbier Festival Academy ?

Chaque année nous choisissons huit musiciens par instrument, qui participeront à des classes de maîtres avec des grands artistes.

Beaucoup de musiciens qui aujourd’hui mènent une carrière internationale sont passés par ces master-classes, comme

le quatuor Ebène, qui avait bénéficié d’une classe de quatuor à cordes donnée par Alfred Brendel, qui venait régulièrement à Verbier.

Je suis de l’idée que quand on a un maître ici, il faut bien l’occuper. Du coup parfois je fais aussi des propositions de dernière minute à des artistes invités. Cela a été le cas par exemple de Thomas Quasthoff, qui vient au festival depuis 12 ans. Comme une année il avait du temps, on lui a demandé de donner une master-class de violoncelle. Cet instrument a beaucoup de points communs avec la voix et l’idée était donc d’aider les jeunes musiciens à faire « chanter » leurs violoncelles.

J’aime bien l’idée de casser les frontières des instruments, et demander aux maîtres de passer leur expérience aussi dans un autre instrument.

 

Depuis 2013 une nouvelle formation musicale destinée aux jeunes musiciens de moins de 18 ans a rejoint le festival. Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder le Verbier Festival Junior Orchestra ? Et quelle est votre vision pour cet orchestre ?

Entre 15 et 18 ans c’est un âge difficile durant laquelle on se pose plein de questions et beaucoup de choses se passent, mais c’est un âge où si l’on veut devenir un musicien professionnel il faut se décider.

Le but de ce projet consiste à donner à ces jeunes un aperçu de la vie professionnelle d’un orchestre et de leur montrer la discipline et l’engagement requis. Pendant les premières trois années Daniel Harding a travaillé avec eux, en tant que directeur musical de l’orchestre.

Aujourd’hui nous avons élargi leur formation à l’opéra et cette année il donneront au festival Eugène Oneguine, sous la direction de Stanislav Kochanovsky.

En plus de travailler la musique, on essaie d’aller plus loin en leur faisant comprendre l’importance du texte dans la musique, en leur donnant par exemple des cours sur Pouchkine et sur l’importance de son roman dans la littérature.

Les coulisses du Music camp du Verbier festival © Aline Paley

L’identité visuelle du festival a récemment évolué. Qu’est-ce qui vous a poussé à ce renouvellement ?

Cette année il y a eu beaucoup de changements dans l’équipe du festival : Laurence Marchand est devenue directrice de l’administration, Stephen McHolm directeur de l’académie et des projets spéciaux, et Sarah Turin est notre nouvelle responsable de la communication.

Cela nous a donc paru cohérent de changer notre identité visuelle. On a eu un logo très sympathique et chaleureux pendant longtemps, mais cette année on a eu envie de rafraîchir notre identité et lui donner un coup de modernité. Pour moi, tout changement est le bienvenu.

 

Que diriez-vous à nos lecteurs pour les inviter au Verbier Festival ?

C’est un festival que j’ai conçu auprès celui de Aspen en Colorado, qui est basé sur la formation et l’éducation.

Tout comme pour le public et les jeunes il y a un élément de partage qui est toujours très important. On offre non seulement des concerts, mais on essaye d’inclure le public, en l’invitant à suivre les répétitions et les masterclass. Celui-ci partage ainsi ce chemin de la vie quotidienne des artistes, qui signifie mettre des choses ensemble pour faire de la musique.

À Verbier le public n’est pas là juste pour acheter des billets, il joue un rôle important dans l’ambiance du festival et dans le travail de tous les jours.