Médée © DR
Médée © DR
Chronique

Médée, debout devant, à la sicilienne

par Juliette Guibert | le 10 juin 2016

Comme un miroir ancien piqué et cerclé de vieil or, la scène des Bouffes du Nord est l’espace creux formé par le public qui la ceint. Dans les théâtres à l’italienne, en principe la scène est érigée devant un public assis autour, même s’il prend de la hauteur. Ici, pas de scène en surplomb, nihil obstat, le public la porte en son sein, la nourrit tant et si bien de son désir que dans un clair-obscur de lambris mordorés il accouche du spectacle de chaque soir.

Pas besoin de surtitres, les paroles résonnent dans le chant. Leurs voix se mêlent et se démêlent sans cesse comme des cordes que la vibration réunit ou sépare selon la longueur d’onde.

Aujourd’hui les premiers-nés sont des jumeaux. Les frères Mancuso sont gris, barbus et dégarnis, c’est un peu comme ça que j’imagine Euripide. Comme Euripide, ils chantent l’amour et la haine. Pas besoin de surtitres, les paroles résonnent dans le chant. Leurs voix se mêlent et se démêlent sans cesse comme des cordes que la vibration réunit ou sépare selon la longueur d’onde. Une voix nasale et une gutturale. Prima e bassu. Chants issus de la tradition polyvocale sicilienne transposés sur les rives du Pont-Euxin, réconciliation méditerranéenne autour de la figure féminine de l’exil, de l’errance et de l’itinérance, Médée.

Le chœur entre, un chœur d’hommes, ce sont les femmes stériles de Corinthe, commères qui nettoient, astiquent, éliminent la saleté vivante et hallucinent des ventres pleins, des fœtus gras, des parturientes éreintées, des cloaques féconds et des nouveaux-nés vagissants.

Médée © DR

Médée © DR

Obstat. Elle se tient debout devant Corinthe-la-stérile, le ventre rond, la ligne longue et fine de celle qui est libre. Libre d’aimer Jason qui lorgne sur ses pouvoirs magiques pour obtenir la Toison, libre de tuer Pelias en le laissant bouillir dans sa marmite, libre de choisir le bannissement de la terre natale, libre de tuer Créon et sa fille qui lui ont pris Jason, libre de priver Corinthe de ses enfants – ici de son ventre fécond – et de la laisser aride et sèche, libre de laisser Jason seul, roi obscène d’une ville condamnée. Médée conçoit – des enfants et des crimes, des fuites et des retours.

Orgue portatif, vielle, guitare, luths et bombardes, les jumeaux aèdes ponctuent de leurs instruments traditionnels les soliloques enragés de Médée gagnée par l’imminence de l’accouchement et remplissent ses silences comme une marche vers l’échafaud. On oublie que Jason, terne et veule, a un texte. Seuls les cris d’Elena Borgogni ont une importance, ils sortent de son diaphragme – n’est-ce pas là que les Grecs mettaient l’esprit, le phrenos, siège de la pensée, des passions, de la volonté ? – quand elle se caresse le ventre et viennent se confondre et mourir dans les lumières incandescentes de Marcello d’Agostino, qui font passer en un clignement d’œil la scène d’étable accueillante pour une nativité prospère en puits de flammes crématoire à fœtus mort-nés.

Fait des morceaux rapiécés de la vie de sa mère, défait par elle dans un sursaut de liberté vengeresse. Jason peut pleurer, il ne sera ni époux ni père, juste roi, par calcul et pour punition.

Obstat. Le chœur se tient debout devant Médée parturiente. Les hommes-femmes se font sages-femmes. Le drap qu’elles tendent au-dessus de Médée est un patchwork dans lequel le nouveau-né prend vie (et prend forme de bébé qui passe de bras en bras de mère et commères) et mort (et redevient drap et linceul). Fait des morceaux rapiécés de la vie de sa mère, défait par elle dans un sursaut de liberté vengeresse. Jason peut pleurer, il ne sera ni époux ni père, juste roi, par calcul et pour punition.
Au-dessus des jumeaux monte une plainte, un chant résigné. Je les vois comme l’âne et le bœuf qui souffleraient sur un berceau de paille, vide.

Obstat. C’est la dernière ce soir, le spectacle part en tournée. Le public se tient debout devant la scène, heureux de son accouchement. En une heure Emma Dante nous a conduits verso Medea.

 


Verso Medea, d’après Euripide

Samedi 28 mai 2016, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris

Texte et mise en scène : Emma Dante
Dramaturgie musicale, musique et chant : Les Frères Mancuso
Production Compagnia Sud Costa Occidentale, Palerme

A propos de l'auteur

Ses derniers articles

Vos commentaires

A voir aussi