Thomas Lacôte
Thomas Lacôte @ Jean Radel
Chronique

Messiaen : Thomas Lacôte fait renaître des manuscrits oubliés

par Julien Bordas | le 12 mai 2017

Dimanche 23 avril, à l’occasion du 25ème anniversaire de la disparition d’Olivier Messiaen (27 avril 1992), Thomas Lacôte proposait un concert hommage unique en son genre à l’église de La Trinité à Paris. A la lumière de notes préparatoires retrouvées à la Bibliothèque Nationale de France (BNF), l’organiste a dévoilé le visage que pouvaient prendre les improvisations du maître avant 1967, date du premier enregistrement disponible.

Mettre en perspective des œuvres écrites et improvisées, qui plus est sur l’orgue Cavaillé-Coll dont Messiaen fut titulaire durant 60 ans, tel était le principe de ce récital. Après sa nomination à cette tribune, Messiaen, par ailleurs fervent catholique, se devait d’improviser des versets sur les antiennes des offices de Vêpres. Son successeur à la tribune de La Trinité Thomas Lacôte a donc fait le choix de s’intéresser à douze des trente versets conservés dans le Fonds Messiaen de la BNF. Une sélection opérée dans le but d’écarter les registrations (choix des jeux de l’orgue) déjà utilisées dans ses compositions. Si l’on connaît l’oeuvre écrite d’Olivier Messiaen, son travail d’improvisateur reste aujourd’hui plus confidentiel. L’organiste et compositeur Thomas Lacôte, également professeur d’analyse au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, a donc souhaité décrypter le Messiaen « improvisateur », connaître ses méthodes, sans écarter l’apprentissage reçu par le maître au Conservatoire de Paris.

L'orgue de l'église de La Trinité à Paris

L’orgue de l’église de La Trinité à Paris @ Thomas Lacôte

Les manuscrits retrouvés datent des années 1940-1950 et constituent surtout des indications liées aux jeux de l’orgue et au son désiré par l’auteur. Thomas Lacôte a eu l’excellente idée d’insérer dans le programme du concert les notes préparatoires de Messiaen. Ainsi, on peut lire, entre autres : « accords serrés dans l’aigu (crescendo-decrescendo), sonorité ronde de cor lointain » dans le verset 1, « musique moderne et même ultra-moderne » (2), « harmonies remuantes en doubles croches dans le medium grave » (5), « cornet et quintaton 16 solo aigu en arabesques (6) ou « bouger 1 doigt puis l’autre à chaque main (en changeant de note) et faire ainsi des séries rythmiques » (10)…
De minces indications pour Thomas Lacôte, qui […] ont suffi à révéler avec spontanéité et émotion ces improvisations inédites.De minces indications pour Thomas Lacôte qui, alliées à son talent de compositeur et à une profonde connaissance de l’oeuvre de Messiaen, ont suffi à révéler avec spontanéité et émotion ces improvisations inédites. De plus, il est évident que le travail de registration effectué en amont avec les jeux de cet instrument (si caractéristiques) éclaire de manière pertinente les intuitions de Messiaen. D’ailleurs, chaque verset possède sa propre identité de timbre. On pense notamment à l’utilisation du basson de 16 pieds (jeu d’anche grave) dans le verset 8, produisant un effet saisissant que l’on pourrait situer entre tonnerre et bouillonnement magmatique !
Pour aller plus loin, notons que le travail analytique de longue haleine mené par Lacôte et les musicologues Balmer et Murray sur l’oeuvre de Messiaen aboutira à la sortie d’un ouvrage à la rentrée 2017. (Le modèle et l’invention : Olivier Messiaen et la technique de l’emprunt, aux éditions Symétrie).

Thomas Lacôte

Thomas Lacôte © Jean Radel

Afin de nous convaincre de la porosité existante entre musique écrite et improvisée, figuraient aussi au programme différentes pièces, marquées pour certaines par la fête religieuse de la Pentecôte. Le récital s’ouvrait d’abord sur le long crescendo/decrescendo que constitue Apparition de l’Eglise éternelle. Celle-ci serait une commande du paroissien de La Trinité et éditeur Henry-Jean Lemoine, qui aurait demandé au maître de « composer comme il improvisait ». Une pièce qui peut trouver un certain écho à la Messe de la Pentecôte, car  Messiaen affirmait qu’elle était aussi un « résumé de toutes [s]es improvisations réunies ».

Puis, Communion, de l’Office de la Pentecôte, extrait de L’Orgue Mystique de Charles Tournemire nous offrait une parenthèse de recueillement, tandis que Thomas Lacôte nous livrait ensuite un extrait de ses « Etudes pour orgue » : « Alluvions en flammes », interprété avec une sincère sensibilité. Dans cette oeuvre, le compositeur utilise le clairon de 4 pieds de la pédale, clin d’œil à l’emploi de ce jeu dans la Messe de la Pentecôte de Messiaen, laquelle fut donnée en clôture du concert.
Le monument que constitue cette Messe prolongea un programme illustrant le langage musical d’un des plus grands compositeurs du siècle passé. En légitime ambassadeur, Thomas Lacôte se laisse guider dans ses compositions par la matière sonore et les timbres qu’offre cet instrument aux possibilités infinies.

Une chose est certaine, la dernière partie de La Messe de la Pentecôte, intitulée « Le vent de l’Esprit », ne laisse personne insensible au « souffle » mystique du compositeur, que l’on soit croyant ou athée…




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