Dans ce numéro, l’émission Métaclassique explore le thème de l’inspiration musicale autour des figures de Franz Liszt, Jacques Thibaud et Eugène Ysaÿe, avec ses invités, la violoniste Maïté Louis, le musicologue Lucas Berton, avec la participation de Gilles Charlassier.
Métaclassique, la musique classique et au-delà. Emission : Inspirer
Métaclassique

Emission Métaclassique : Racialiser

par David Christoffel | le 13 janvier 2020

« Racialiser », une émission Métaclassique où il est question d’orientalisme, de colonialisme et de racialisme à travers le prisme du compositeur Camille Saint-Saëns, en compagnie de deux éminents spécialistes de ces thématiques : Stéphane Leteuré, auteur de Camille Saint-Saëns et le politique de 1870 à 1921 (éditions Vrin) et Claude-Olivier Doron, auteur de L’homme altéré (éditions Champ Vallon).

L’émission Métaclassique est produite et réalisée par David Christoffel.

 

 

Extraits choisis :

 

David Christoffel : Saint-Saëns s’intéresse aux musiques cosmopolites parce qu’il est de cette génération ?

Stéphane Leteuré : Il est l’incarnation du cosmopolitisme ou de l’éclectisme. Saint-Saëns se désignait lui-même comme premier orientaliste parmi les musiciens français : il est constamment en voyage et va chercher dans ces horizons lointains des sources d’inspiration orientale.

 

On a des traces de l’orientalisme dans sa musique avec Samson et Dalila ?

Et dans bien d’autres œuvres encore. Une douzaine d’opus, peut-être davantage, puisque Bärenreiter a entamé une édition, voire réédition, des oeuvres de Saint-Saëns. Des mélodies, l’opéra Samson et Dalila – qui au départ était conçu comme un oratorio biblique – mais aussi des oeuvres moins connues telles que Orient et Occident.

 

On trouve aussi des traces dans son Concerto pour piano. Mais que veut dire « faire oriental » quand on fait un genre aussi occidental que le concerto ?

Saint-Saëns est celui qui réintroduit le concerto pour piano en France, mais le 5ème, l’Égyptien, est directement inspiré de mélodies qu’il a sans doute perçues lors de divers voyages. Pas seulement en Egypte, mais probablement aussi en Afrique du Nord et en Algérie où il se rend à 19 reprises.

 

Il est un peu ethnologue de la musique ?

Ce serait lui donner un génie musical qu’il n’a peut-être pas. Il a un génie pour se réapproprier des airs et mélodies entendus en Afrique du Nord mais il ne va pas aller jusqu’à l’ethnologie. On est plutôt dans un « vampirisme » musical : il s’approvisionne, mais il occidentalise ce qu’il entend.

Dans le 2ème mouvement du 5ème concerto de Saint-Saëns, on entend des jeux de mélisme dans des gammes un peu orientalisantes, mais à la parisienne…

Oui on est dans une réappropriation, un mélange. On peut voir ça comme une forme d’interculturalité, d’échanges entre les différents genres musicaux, européens et non européens. Et on peut le voir aussi dans un contexte plus colonial, plus politique, puisque l’on est dans une période où Saint-Saëns devient l’un des artisans de cette culture coloniale. Je pense à d’autres oeuvres telles que la Suite algérienne...  

 

Qu’est-ce que la culture coloniale en musique ? Essayer de représenter la République comme un modèle exportable ?

Il s’agit de contribuer à un imaginaire culturel qui consiste à se représenter l’autre selon nos propres critères, de penser une certaine dichotomie, d’envisager l’Occident différemment de l’Orient. Un Occident frénétique, industriel. Un Orient marqué par la lenteur et par l’héritage antique également. Pour Saint-Saëns, le voyage en Afrique du Nord est un voyage dans le temps. Il espère y retrouver des traces de l’Antiquité, des réminiscences des temps anciens de la musique.

 

Il compose un poème symphonique appelé La Jeunesse d’Hercule et vous dites qu’il se préoccupe de l’écart démographique entre les deux nations que sont la France et l’Allemagne, et qu’il entend potentiellement le combler par une repopulation. Et que cette dernière puise son image par exemple dans celle d’Hercule. 

Il est vrai que les gender studies se sont emparés de ce poème symphonique en lui donnant une orientation viriliste, très intéressante en soi. Le regard de Saint-Saëns sur la repopulation de la France est symptomatique d’un complexe des français et des musiciens français à l’égard de l’Allemagne lié à la défaite 1870-71. Il y a un regard très particulier sur les femmes que l’on retrouvera chez Saint-Saëns après la première guerre mondiale. Les femmes tentent de profiter de ce contexte pour conquérir un certain nombre de droits, et cette inversion des rôles est, chez Saint-Saëns, perçue comme une menace démographique qui lui fait dire que la femme doit rester à sa place. En tout cas elle est là pour contribuer au renouvellement de la population.   

Stéphane Leteuré est l'auteur de Camille Saint-Saëns et le politique de 1870 à 1921 (éditions Vrin)

Stéphane Leteuré est l’auteur de Camille Saint-Saëns et le politique de 1870 à 1921 (éditions Vrin)

La Jeunesse d’Hercule est-il emblématique du Saint-Saëns colonial ?

Il l’est moins que d’autres oeuvres qui sont explicitement des références à cet univers colonial, telle la Suite algérienne dont la conception est assez révélatrice. Dans une perspective qui est celle d’Edward Saïd on peut analyser cette oeuvre d’une façon extrêmement claire. A savoir qu’elle est une entreprise de légitimation de la colonisation quand bien même il y a des emprunts arabisants qui soulignent cette dimension interculturelle.

 

Parmi les thématiques qui peuvent légitimer la colonisation, il y a aussi une pensée racialiste dont Saint-Saëns semble imprégné.

Oui, c’est une pensée typique de son époque me semble-t-il. Saint-Saëns manifeste son adhésion au darwinisme, cet évolutionnisme auquel il croit, même si le mot « croire » n’est peut-être pas le meilleur. Il rompt avec l’héritage catholique et chrétien, et interprète tout du point de vue scientifique. Il est dans une démarche typiquement positiviste qui consiste à vouloir attribuer des lois à tous les phénomènes qu’il observe.

 

Claude-Olivier Doron, vous avez travaillé sur l’histoire de la race comme concept. C’est aussi un concept scientifique qui évolue énormément au XIXème siècle.

Claude-Olivier Doron : Tout à fait, ce qui m’a frappé dans ce que je viens d’entendre, c’est un certain nombre d’éléments que l’on retrouve dans l’histoire de la formation des doctrines sur les races humaines au XIXème siècle. Et aussi dans l’institutionnalisation, parfois un peu méconnue. La manière dont un ensemble de courants républicains ou attachés à une certaine forme de cosmopolitisme ont joué un rôle fondamental dans la formation de ce que l’on appelle la doctrine des races à l’époque. De ce point de vue là, Saint-Saëns est très représentatif de tout un ensemble d’autres positionnements que vous retrouvez depuis le début du XIXème siècle.  

Ces positionnements se retrouvent dans la société ethnologique de Paris, la première institutionnalisation d’un ensemble de travaux sur la question des races où l’on retrouve des républicains, des personnages très attachés à l’orientalisme.

Ces positionnements se retrouvent dans la société ethnologique de Paris, la première institutionnalisation d’un ensemble de travaux sur la question des races où l’on retrouve des républicains, des personnages très attachés à l’orientalisme. Et qui n’ont pas nécessairement une vision raciste telle que l’on pourrait l’imaginer visant à l’exclusion de l’autre mais une vision extrêmement marquée de la qualité des différentes races et de leur hiérarchie. Pour eux, les Européens résument une certaine forme d’universalisme susceptible d’absorber les autres dans une sorte de culture générale qu’ils chapotent parce qu’ils sont supérieurs aux autres. Ils incarnent le dernier stade de réalisation avant même le darwinisme. C’est une forme d’évolutionnisme mais qui n’est pas nécessairement rattachée à un darwinisme, qui est plutôt liée à une idée assez classique de l’époque. Par exemple, les orientaux sont figés, lents, archaïques, soumis au despotisme, tandis que l’Europe représente la liberté, la civilisation. Ce vers quoi tout doit tendre, plus ou moins.

 « L’homme altéré » de Claude-Olivier Doron aux éditions Champ Vallon.


« L’homme altéré » de Claude-Olivier Doron aux éditions Champ Vallon.

N’y a-t-il pas un imaginaire un peu naturaliste de penser les humains presque comme des espèces différentes tels qu’ils sont répartis sur le globe ?

Le paradoxe, c’est que pendant très longtemps la notion de race permettait d’aller à l’encontre de l’idée qu’il y avait des espèces d’homme différentes, de penser les différences constantes à l’intérieur de l’espèce humaine sans les penser en terme de différences d’espèces. L’entrée de la notion de race en histoire naturelle à la fin du 18ème siècle se fait dans ce contexte-là. Pour éviter une pensée polygéniste selon laquelle il y a des espèces différentes qui sont liées à des origines différentes, et à l’époque des créations différentes, on va mettre en avant l’idée que l’on peut identifier à l’intérieur de l’espèce humaine des variétés constantes qui se transmettent de manière héréditaire, fixe, mais qui ne mettent pas en cause l’unité d’origine et de création. Au cours du 19ème, en particulier avec le darwinisme, le polygénisme va aussi s’approprier la notion de race puisqu’il n’y aura plus vraiment cette différence entre race et espèce.

Avec le darwinisme, il n’y a plus l’enjeu d’une création d’espèces différentes. Elles sont des races stabilisées à travers le temps. Pour Darwin, une espèce est une race qui a été mieux préservée dans la lutte pour l’existence et qui s’est fixée. 

Charles Darwin

Charles Darwin © Pixabay

En écoutant Claude-Olivier Doron, Stéphane Leteuré vous avez l’impression que Saint-Saëns est plus racialiste ou plus évolutionniste ?

Stéphane Leteuré : Je pense qu’il est un peu des deux. Selon Saint-Saëns, le degré atteint dans la maîtrise de la musique est révélateur du degré de l’évolution. Selon lui, certaines musiques africaines auraient adopté le rythme et non pas l’harmonie et ces différents stades d’évolution musicale et anthropologique sont un processus historique qui passe par des moments d’accélération et de ralentissements. La Renaissance a été pour lui le moment d’affirmation de la supériorité musicale – et finalement humaine – de l’Europe.

Flammarion et Saint-Saëns, dans le bureau de Flammarion

Flammarion et Saint-Saëns, dans le bureau de Flammarion © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

On sait que Saint-Saëns est astronome. Avec ses premiers deniers personnels il s’est acheté un télescope, il a publié des articles érudits sur les questions astronomiques, et était proche de Camille Flammarion. Ce que l’on sait moins c’est son intérêt pour la biologie…

Les sciences du vivant ont toujours intéressé Saint-Saëns. Il est l’incarnation de l’honnête homme dans le sens 18ème du terme. Il s’est intéressé à tout et a échangé 240 lettres sur l’acoustique avec Gabriel Cise, professeur au conservatoire de Toulouse.

Le monde du vivant rappelle son attachement sentimental à la nature. Le Carnaval fait des allusions à cette préoccupation de Saint-Saëns de vouloir attribuer des points communs au monde végétal, au monde animal. 

Hémione femelle

Hémione femelle © Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation

On voit paraître l’hémione dans le Carnaval des animaux, on ne sait pas ce que c’est ?

C’est un équidé asiatique considéré comme un symbole de la théorie darwinienne car il est le fruit d’une hybridation, la preuve d’une mutation des espèces, et un désaveu pour ce fixisme d’inspiration chrétienne qui veut que les êtres vivants soient une fois pour toutes déterminés. L’hémione est apparu fin 18ème dans la littérature scientifique et va être importé au jardin d’acclimatation à Paris au 19ème siècle. On va étudier cet animal que l’on essaye de domestiquer. Dans le mouvement qui lui est consacré, Saint-Saëns insiste sur sa rapidité. C’est un animal dont on s’est dit qu’il pouvait servir de cheval de course mais aussi dans l’agriculture. Il est la tentative de connaissance mais aussi de domestication vers le milieu du 19ème siècle. 

L’hémione est un équidé asiatique considéré comme un symbole de la théorie darwinienne car il est le fruit d’une hybridation, la preuve d’une mutation des espèces, et un désaveu pour ce fixisme d’inspiration chrétienne qui veut que les êtres vivants soient une fois pour toutes déterminés.

Claude Olivier Doron : Il y a une chose qui est frappante dans la manière de composer, c’est le fait d’épouser assez clairement un certain nombre de hiérarchies existant à l’époque. En particulier en mettant des stades dans le développement humain, et dans le développement des espèces, avec une hiérarchie partant de systèmes relativement sensuels, archaïques et stables sur la manière de fonctionner. Le rythme est répétitif, on va de quelque chose de peu organisé vers quelque chose de plus libre et en même temps rationnel. Ce qui est l’exemple même de l’harmonie grecque, qui permet une liberté particulière. L’une des grandes idées est que l’on peut faire retour sur ces archaïsmes. La logique qu’adopte Saint-Saëns pour intégrer des éléments, soit de la musique barbare, soit des animaux archaïques, fait écho à cela. Il y a ce jeu d’intégration d’éléments archaïques à l’intérieur de cette logique de développement. 

Il y a une chose qui est frappante dans la manière de composer, c’est le fait d’épouser assez clairement un certain nombre de hiérarchies existant à l’époque.

Pour revenir au problème de dégénérescence et à la manière dont est perçue à l’époque l’application aux colonies, la logique de régénération est importante dans le modèle républicain. Ce qui va fonder la colonisation, c’est le fait de tirer vers le haut, de civiliser un certain nombre de groupes réputés comme archaïques.    

Avec parfois une dimension frappante car c’est aussi un moyen pour la métropole de retrouver des forces anciennes qu’elle aurait perdues. Le développement de la civilisation va de pair avec une forme de dégénérescence souvent vue sous la forme d’un affaiblissement, d’une certaine forme de dégradation liée au progrès lui-même et à l’incapacité de s’y adapter. Et on va parfois chercher dans la colonisation et dans les espaces colonisés un moyen de se redonner de la force dans le développement. Je ne sais pas si on peut aller voir dans un certain nombre de pratiques musicales un effort de métissage comme cela, mais il y a à l’époque cette idée que le métissage est un moyen de se régénérer. Attention, non pas en faisant une alliance d’éléments égaux, il y a toujours le sang supérieur de l’Européen, mais un sang inférieur que l’on peut régénérer en le tirant lui-même vers le haut et qui peut nous fournir des éléments de vitalité.

 

Quand il y a des accents exotiques en musique dans les compositions savantes de l’époque, on a l’impression que c’est plutôt pour les mettre sous cloche comme au Muséum d’Histoire Naturelle. Dans le Ménestrel, la grande revue musicale, le 24 juin 1906, vous avez relevé, Stéphane Leteuré, un texte de Saint-Saëns qui s’intitule « L’évolution musicale » où précisément il donne un parfum de fatalité à l’évolution musicale en faisant le rapport entre histoire naturelle et histoire musicale. Ce pessimisme n’est-il pas une manière de s’excuser de son conservatisme ? 

Stéphane Leteuré : Saint-Saëns va contre l’évolution musicale dès les années 1890. Il justifie son conservatisme par le fait qu’il se montre le gardien d’une tradition. Il n’est pas contre l’évolution en soi, il la sait inéluctable. Il la juge négativement et il attribue ce jugement à la génération Debussy Ravel et aux écoles étrangères notamment austro-allemandes. Dans Les Barbares, opéra composé au début du XXème siècle, Saint-Saëns est dans un regard anthropologique et on comprend que le barbare est l’Allemand.

Les Barbares

Les Barbares © Bnf

Pour lui, l’évolution musicale n’échappe pas à cette loi absolue de l’évolution biologique. La musique subit des évolutions comme les êtres vivants et au début du XXème il considère que la nouvelle étape de l’histoire de la musique se joue en Amérique du Nord, aux Etats-Unis. Et c’est là que l’école française doit s’engager pour survivre au déclin supposé lié à cette force extraordinaire de la musique austro-allemande.      

Chez Saint-Saëns il y a une idée empruntée à diverses thèses géo-historiques selon laquelle la civilisation se déplace d’Est en Ouest. « L’Antiquité » de l’Antiquité a été la Mésopotamie, l’Antiquité est dans le bassin méditerranéen, et l’avenir est en Amérique. 

Olivier Doron : On retrouve cela dès le début du XIXème. Michel Chevalier, un Saint-Simonien, décrit bien ce mouvement jusqu’aux Amériques. On retrouve régulièrement cette idée que la civilisation chemine à travers un mélange des sangs qui permet de la régénérer par moment et les Etats-Unis sont souvent présentés comme le terme de ce cheminement. 

Stéphane Leteuré : Saint-Saëns relie ce mouvement civilisationnel à des lois astrales. Tout est lié chez lui. 

 

Ce sont les étoiles qui nous tirent vers l’Ouest ?

Stéphane Leteuré : Oui, le mouvement des étoiles est un encouragement naturel au déplacement de la civilisation de l’Est vers l’Ouest.

 

 

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