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Chronique

Morlaix, entre Port-au-Prince et Timbuktu, via Leipzig

par Juliette Guibert | le 14 avril 2015

Je l’avais vue la veille à la Salamandre, le cinéma d’art et d’essai de Morlaix, où elle était venue parler du film Timbuktu qui repassait ce soir-là. Elle y joue ce personnage poétique, mystérieux car sans rapport tellement avec le propos du film, qui le traverse avec le port de tête d’une reine afar, un coq sous le bras comme une vieille prêtresse vaudou, dans une robe bariolée à l’interminable traîne, qui le transperce de son rire strident et son argot de camionneur dans la ville tombée sous la loi islamiste et qui le quitte en faisant danser le djihadiste. Elle, c’est Kettly Noël, haïtienne de Port-au-Prince, qui vit à Bamako où elle est danseuse et chorégraphe, venue danser au Théâtre du Pays de Morlaix avec Bernardo Montet (Cie Mawguerite) cette Aire de jeux : rencontre incroyable entre deux danseurs transculturels (Bernardo Montet, fils d’un père guyanais et d’une mère vietnamienne, a travaillé au Japon, et est en résidence au Quartz de Brest), à l’identité artistique façonnée sur les reliefs de la (dé)colonisation. Et sur cette scène de bout du monde emplie par la cinquième Suite pour violoncelle seul de Bach jouée à la contrebasse (par Frédéric Alcaraz, contrebasse solo de l’Orchestre Symphonique de Bretagne), une femme solaire et un homme lunaire mettent en scène la rencontre de leurs territoires complémentaires et rivaux, soumis et révoltés, unis et déchirés.

Le musicien et l’instrument sont seuls en scène pour le Prélude et nous laissent le temps de goûter la partition connue dans cette sonorité inconnue, chaude, profonde, roulant comme un tonnerre, ample comme de l’orgue. Loin des interprétations décharnées qui font dialoguer l’instrument avec le divin, la contrebasse donne une couleur charnelle insoupçonnée à cette suite habituellement hantée par le timbre sombre du violoncelle avec scordatura. Et justement les corps s’invitent à leur tour, l’homme seul d’abord dans l’Allemande qui ouvre le bal, puis elle, seule, puis tous les deux. Avec la Courante, lente et noble dans cette cinquième suite, ici rendue majestueuse par la contrebasse, les pas de deux les enchaînent, ils se cabrent, échangent, se regardent, s’oublient, se réunissent.

© Denis Rion

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Sommet expressif, la Sarabande déploie ses temps suspendus comme un animal étire de longues pattes et chaque pas glissé des danseurs porte en creux le manque du pas suivant, le vide est palpable tandis que l’archet revient sur le temps court comme le balancier d’une énorme horloge. La poignante première Gavotte est plus désespérante que jamais, les danseurs sont privés l’un de l’autre, tandis que s’ébauche la reconstruction de leur entente sur la deuxième. C’est dans la Gigue que se scellent leurs retrouvailles, le corps de l’un tient lieu d’archet sur le corps de l’autre qu’il fait vibrer et résonner à l’infini tandis que le musicien et la contrebasse deviennent aussi danseurs et corps. Que Bach puisse inspirer autant la chair, voilà ce à quoi je ne m’attendais pas avant d’entendre cette grosse dame de bois irriguer d’un son chaud les deux corps tendus l’un vers l’autre.

Il n’était pas facile de passer en deuxième partie de cette Aire de jeux si convaincante et si aboutie, et c’est pourtant ce qu’a réussi à faire Les Essentielles, un joyeux quatuor de quatre Bretonnes venues revisiter avec espièglerie, légèreté et énormément de talent quelques incontournables du répertoire classique. Et répondre avec humour à cette question éternelle : à quoi sert le premier violon, finalement ? Relâchement des muscles, sourires et bientôt rires, en balayant les siècles de Boccherini à Hindemith, dans des interprétations vigoureuses mais précises et justes, menées d’une main de fer par un premier violon qui n’a pas l’intention de rendre ce quatuor démocratique : la chef, c’est elle !

Trois jours plus tard, j’ai entendu la Suite n°5 dans une église, au violoncelle, par Constance Mars, violoncelliste française formée à l’école allemande. Après l’explosion charnelle de la contrebasse et de la danse, le Cantor de Leipzig était de retour, et la musique purement spirituelle. Ce qui est très beau aussi.

 


Jeudi 9 avril, Théâtre du Pays de Morlaix

Aire de jeux/Bach (Bernardo Montet, Kettly Noël, Frédéric Alcaraz).
Production Compagnie Mawguerite, Orchestre symphonique de Bretagne.

Johann Sebastian Bach
Suite pour violoncelle n°5 BWV 1011
suivi de Quatuor Les Essentielles
(Ingrid Dhommée Tessier, Patricia Reibaud, Adeline Rognant, Fabienne Vanlerberghe)

 

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