Raphaël Pichon
Raphaël Pichon @ Jean-Baptiste Millot
Chronique

Mozart featuring Haydn : Pygmalion réinvente la Messe en ut à Saint-Denis

par Ghislain Grosjean | le 25 juin 2015

Inachevée par Mozart, cette grand-messe dédiée à son épouse Constance Weber a été restaurée en y intégrant des motets de Joseph Haydn et son frère cadet Michael. Pari réussi pour Raphaël Pichon qui offre à la Basilique de Saint-Denis une lecture lumineuse de l’œuvre, mêlant avec raffinement à sa vocation spirituelle et religieuse l’amour juvénile qui l’a inspirée.

 

Dès l’installation de l’orchestre, on se dit que cette Messe en ut ne sera pas comme les autres. En voyant Jean Rondeau prendre place à l’orgue positif, on s’attend d’emblée à voir surgir l’Amadeus un peu rock’n’roll de Miloš Forman. Ou du moins l’espiègle Wolfgang qui, sous l’influence de la musique de Bach ou de Haendel récemment découvertes, composa cette messe alors qu’il allait épouser Constance sans l’avis de son patriarche.

Et puis il y a ce choix de compléter les parties inachevées de la messe, comme la fin du Credo, par des motets des frères Haydn – choix a priori cohérent d’un point de vue stylistique et quand on sait l’amitié qui a lié Joseph, Michael et Wolfgang à différentes étapes de leur vie.

Restait à vérifier si la mayonnaise autrichienne allait prendre… A l’instar d’un rappeur invitant une grande voix de la pop à faire du featuring dans son dernier clip, les fans en attendent beaucoup !

Et bien pari tenu ! Raphaël Pichon et son ensemble ont su créer une atmosphère unique, en conservant la légèreté qui sied tant à Mozart, légèreté néanmoins toujours réfléchie, très construite, et jamais dénuée de profondeur et de spiritualité.

Avec en prime des moments de pure émotion, liés à une belle dynamique d’ensemble et une complicité entre musiciens, solistes et choristes qui a fonctionné des premières notes solennelles et immuables du Kyrie à l’éclatant Hosanna in excelsis final. D’un seul souffle, la messe a été dite, et seules les différences stylistiques nous faisaient prendre conscience des incises des frères Haydn.

Bien que ce concert ait déjà été donné deux fois début juin à Bordeaux et Toulouse, on sait de confidence de choriste que trois heures de répétition générale ont précédé la représentation : temps indispensable pour appréhender l’acoustique de la basilique, lieu certes prestigieux et chargé d’histoire, très inspirant pour les musiciens, mais qui peut vite s’avérer un beau casse-tête de chef tant les sons y sont difficiles à dompter. Là aussi, pari tenu : de par le travail de précision réalisé sur les entrées du chœur, la diction, les nuances et les silences, une belle synergie a été trouvée avec le lieu.

Sans entrer dans les détails de chaque mouvement, on soulignera la présence attendue de Sabine Devieilhe, qui dès le Christe eleison remplit l’espace de sa voix solaire et finit de convaincre l’audience de l’intelligence de son chant dans un Et incarnatus est poignant. Dans le Domine deus, sa complicité avec Marianne Crebassa, qui nous a offert un Laudamus te d’une incroyable énergie, rend évidente l’association des deux sopranos. L’entrée de Florian Sempey sur le quatuor du Benedictus nous fait presque regretter que la partie de baryton ne soit pas plus étoffée. On regrettera simplement le manque d’équilibre dans les trios et quatuors – le ténor Samuel Boden, au timbre par ailleurs si beau, se montrant très en retrait par rapport à ses collègues solistes.

Le chœur s’est montré d’une redoutable précision et expressivité, notamment dans les motets des frères Haydn : quelle belle redécouverte que l’Insanae et vanae curae de Joseph Haydn, aux accents presque aussi furieux que le Dies irae du requiem de Mozart.

D’une manière générale, qu’il est plaisant de voir un ensemble souriant, dynamique, « pas blasé » comme me le fit remarquer mon voisin. « Accourez riante jeunesse ! » chanterait par ailleurs Sabine Devieilhe dans les Fêtes d’Hébé de Rameau. La relève est assurée…

Après une longue ovation de l’ensemble et des solistes, le public a pu profiter une seconde fois du motet Insanae et vanae curae, enchaîné sans transition avec l’Ave verum de Mozart, moment de grâce offert par le chœur, comme pour marquer un peu plus l’évidente proximité entre les compositeurs.

 


Festival de Saint-Denis
Jeudi 18 juin 2015 – Basilique Cathédrale de Saint-Denis (93)

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Messe en ut mineur K.427
Kyrie
Gloria
Laudamus te
Gratias
Domine Deus

Franz Joseph Haydn (1732-1809)
Insanae et vanae curae
Motet Hob XXI:1/13c

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Messe en ut mineur K.427
Qui tollis
Quoniam tu solus sanctus
Jesu Christe, cum sancto spirito

Michael Haydn (1737-1806)
Ave Regina Caelorum
Motet MH 140
Offertoire à la Vierge pour double chœur

Wolfgang Amadeus Mozart
Messe en ut mineur K.427
Credo
Et incarnatus est

 Michael Haydn
Repons Christus factus est
Motet MH 38

Wolfgang Amadeus Mozart
Messe en ut mineur K.427
Sanctus
Benedictus
Hosanna in excelsis


Distribution
Sabine Devieilhe, soprano
Marianne Crebassa, mezzo-soprano
Samuel Boden, ténor
Florian Sempey, baryton
Ensemble Pygmalion, chœur et orchestre
Raphaël Pichon, direction

 

 

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