Leonardo García Alarcón © CCR  Ambronay / Bertrand Pichène
Leonardo García Alarcón © CCR Ambronay / Bertrand Pichène
Interview

Musique et mémoire : conversation avec Leonardo García Alarcón

par Cinzia Rota | le 12 février 2015

Comment s’est passée votre rencontre avec la musique baroque ?
C’est grâce à mon amour pour la musique de Bach. Je l’ai découvert quand j’avais à huit ans car ma grand-mère m’avait acheté une encyclopédie de la musique classique en cassettes. J’ai tellement aimé que j’ai dit à mon père que je n’aimais plus les tango et la musique folklorique.

Du coup, quand j’entends dire que la musique de Bach est très cérébrale, je ne suis pas d’accord. Car un enfant peut l’apprécier. Car pour moi cela représente plutôt la recherche de la vie et de la lumière.


Qu’est-ce qui vous motive à « ressusciter » des compositeurs peu connus ?
Je suis très intéressé par la corrélation entre la musique et la mémoire : je pense que la musique est capable de provoquer un voyage dans le temps, un peu comme peut le faire une odeur…

Pour moi, la musique est le plus grand miracle quotidien de l’être humain, elle permet à l’humanité de transmettre des émotions… c’est fascinant de voir comment une œuvre du XVIe siècle peut parler encore aujourd’hui.

Mais la recherche n’est pas une question d’encyclopédisme ou de recherche intellectuelle. Pour moi, c’est le fait de pouvoir aller dans un endroit, visiter la bibliothèque locale et ressusciter les émotions des gens qui y habitaient. A nouveau, nous revenons à la question de la mémoire et de la transformation que la musique peut engendrer chez les gens à travers ce qu’elle transmet.


Dans ce but, vous avez fondé l’ensemble Cappella Mediterranea qui s’intéresse aux relations entre la musique baroque et les musiques populaires du sud de l’Europe…
Je viens d’Argentine, un pays qui a été envahi par les européens et qui est devenu une sorte de kaléidoscope de l’Europe : il y avait des italiens (surtout siciliens et napolitains), des espagnols (asturiens et basques), mais aussi des allemands, qui ont émigré vers le sud, et des français, qui sont allés plutôt vers le nord.

Je souhaite retrouver les racines musicales des mes ancêtres et les redécouvrir, tout comme les autres membres de l’ensemble.


Pendant la phase de recherche, qu’est-ce qui vous fait privilégier un compositeur par rapport à un autre ?

Quand on découvre une partition, il y a beaucoup d’inconnues, on ne sait pas de quelle manière la pièce va vous parler. Le choix se fait par la qualité de l’écriture et par ma relation avec le compositeur avec qui j’essaye de ressentir de l’empathie. Par exemple, chez Francesco Cavalli, chaque page est tellement chargée en émotion que je reviens souvent vers lui et ces autres compositeurs qui ne me déçoivent jamais.
Il est important que l’œuvre que je découvre puisse émouvoir et bouleverser le public.


En parlant de bouleversements, Il Diluvio Universale de Falvetti est une œuvre extrêmement intense…

C’est une œuvre très puissante : il y a Noé avec son arche, la nature qui pleure et la mort qui apparaît en dansant la tarantelle. Les choeurs sont tout aussi impressionnants : dans le chant, les dernier mots sont coupés, car les gens sont en train de se noyer.

Dans le Diluvio, Dieu décide de châtier l’humanité. Pour cela, il convoque les quatre éléments et choisit l’eau, car elle a la faculté de détruire mais aussi de purifier. Mais, à la fin, un arc-en-ciel apparaît et l’humanité est pardonnée.


Comment avez-vous découvert Michelangelo Falvetti ?

J’ai eu la chance de me voir offrir une partition quand j’étais à Palerme, et, depuis 2010, nous n’arrêtons pas de jouer ce compositeur.


Dans votre répertoire on retrouve une autre œuvre du compositeur calabrais : Nabucco. Comment avez-vous redécouvert cet opéra écrit 130 ans avec celui de Verdi ?

Le manuscrit de Nabucco, composé en 1683, était à Naples et avait disparu. Mais j’ai été à nouveau chanceux car il restait une copie qu’un musicologue m’a offert.

C’est une histoire qui vient aussi de l’Ancien Testament, qui est très violente et qui parle de la déportation du peuple de Jérusalem occupé par le roi de Babylone. Trois enfants se moquent de Nabuchodonosor et sont précipités dans une fournaise. Ils sont alors sauvés par un homme qui se manifeste alors derrière eux : c’est la première apparition du Christ.

Comme dans le Nabucco de Verdi, Salvetti magnifie la résistance. Nous sommes au moment où la Sicile était sous l’oppression espagnole.


Quels sont vos projets ?

Je souhaite explorer la musique de Malte, où j’ai retrouvé beaucoup de manuscrits, et continuer à faire tourner Amore Siciliano : cinq siècles de musique, qui comprend beaucoup de musique traditionnelle napolitaine et sicilienne.

Nous allons continuer avec un programme Monteverdi et Piazzolla : deux compositeurs qui ont bouleversé les langages de leurs époques respectives et qui représentent notre vie, entre l’Europe et l’Argentine.

Après Elena, que nous avons donné au Festival d’Aix, ce sera le tour d’un autre opéra de Francesco Cavalli : Eliogabalo, que nous reprendrons en 2017 à l’Opéra de Paris. Nous allons ensuite recréer des zarzuelas baroques à Madrid et jouer les Vêpres de la Vierge pour l’année Monteverdi en 2016. En 2017, nous interpréterons le Sant’Alessio de Stefano Landi, une production mise en scène par Benjamin Lazar et qui avait été déjà dirigée par William Christie.

 

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