La Folle Journée vue par Marine Kaleka
La Folle Journée vue par Marine Kaleka © Marine Kaleka
Chronique

Nature et découverte à la Folle Journée

par Thalie Amossé | le 7 avril 2016

“ La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ; ”

7h. L’aube pointe le bout de son nez et le TGV met le cap sur Nantes pour un dense et enthousiasmant tunnel : celui de la Folle Journée. Plus de quatre cents concerts en cinq jours dans une dizaine de salles : on souhaiterait être doté du don d’ubiquité pour satisfaire la boulimie qui frappe tout bon spectateur enthousiaste. Le festival, fondé en 1995 par René Martin, ne cesse d’accroître son influence, en France – 11 villes frisent ainsi la folie chaque année – et à l’étranger en une trajectoire vers l’est : Espagne, Pologne, Japon.

Soucieux d’étendre son impact, voilà en effet deux ans que ce dernier se fend de thématiques transversales : en 2015 « Les Passions », en 2016 « La Nature », raccord malgré lui avec la COP21. La Folle Journée a progressivement étendu son champ chronologique, passant des monographies (1995 : Mozart ; 1998 : Brahms) aux écoles (2004 : « Génération romantique de 1810 »), vastes périodes (2003 : « Le baroque italien ») et nationalités (2011 : « Les Titans » allemands, de Brahms à Schönberg). Une mutation qui témoigne de son succès, mais aussi de la nécessité de s’ouvrir à un public moins averti. En attestent les 10% de places vendues aux scolaires et personnes en situation de précarité en 2014. La transversalité permet de brasser tous les répertoires, en bon reflet d’une époque demandeuse de variété. Prévus en 2017 et 2018 : « La danse », que l’on imagine sans mal toucher aux terres du hip-hop, et « L’exil », teinté d’un inévitable écho à l’actualité mondiale.


“ L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers. ”

11h. La Cité des Congrès nous invite à parcourir ses enclos musicaux : les salles sont rebaptisées de noms de jardiniers, botanistes, paysagistes, tels que André le Nôtre, familier de Versailles, ou encore Gilles Clément a qui l’on doit le Parc André Citroën. On guette d’éventuels murs végétaux ou plantations éphémères : nulle autre fantaisie décorative que ces blasons, le lieu est fonctionnel. Pour un festival qui se réclame de la diversité, la première surprise est cependant l’âge du public : juste trentenaires que nous sommes, en plein cœur du samedi, nous faisons clairement partie des plus jeunes spectateurs.

Formats courts de cinquante minutes, sans bis, lumières rallumées après une demi-minute d’applaudissements, programmes sans éclaircissements musicologiques : le festival va à l’essentiel. Les changements d’œuvres de dernière minute, comme ce fut le cas pour le Ricercar Consort, laissent dans l’expectative les spectateurs habitués à se documenter en amont. La Folle Journée se veut accessible à tous mais requiert un spectateur éclairé, instruit, du moins curieux, ou ne se souciant pas de se laisser porter sur des terres inconnues. Émotion et interprètes semblent être plus mis en avant que réflexion et compositeurs. L’ampleur de l’événement et la puissante logistique offrent la possibilité d’un concert continu – et axent aussi sur le rendement, comme le soufflent certains détracteurs de René Martin, créateur et directeur artistique du festival


“ Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté, ”

12h30. L’assistance accueille avec gratitude le mot du continuiste des Paladins : pour deux voix de soprano et basse continue, Les Quatre Saisons de Charpentier s’appuient ainsi sur le Cantique des Cantiques, succession de chants d’amour d’un couple. Faisant litige parmi les exégètes chrétiens, ce texte ambigu est tantôt perçu comme une allégorie de la relation entre Jésus et l’Eglise, tantôt comme un simple badinage entre deux amoureux, tantôt comme dialogue entre l’Homme et la Création. Une oscillation entre profane et sacré traduite par un continuo alternant clavecin et orgue, au virginal revêtement bleu. Nous y sommes : à l’image de la nature, lieu à la fois de joies prosaïques et de prodiges touchant au mystique, le programme fusionne les deux rives en un syncrétisme quasi mystique. Entre aigus pianissimo de Salomé Heller et jeu luthé du clavecin, la fin de l’été diffuse ses arômes intimes et recueillis. Outrancier et généreux, l’Automne nous conduit sur le terrain de l’ivresse. Éclats de voix, accents exagérés, hoquets théâtraux : les deux sopranos concluent un programme dense par un humour salvateur qui enivre le public.


“ Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.”

… Et parfois d’une étrange façon : présenté par la brochure comme « un quintette décoiffant qui allie la précision d’un ensemble classique de musique de chambre à l’énergie d’un groupe de rock », Spark clôt la journée de concerts du hall en nous offrant la danse du syncrétisme stylistique. A l’heure de la fusion entre les genres, leur prestation interroge sur les codes. Pourquoi surfer sur cette vague ba-rock ? Que veut signifier le mi-short mi-pantalon de la flûtiste à bec, les lanières volantes ornant les bras du flûtiste, le haut en sky du violoncelliste ? Se succèdent Telemann, un traditionnel irlandais, et une cover de Beyoncé. Une retraitée enthousiaste pousse du coude sa voisine : « Tu vois hein, ça décoiffe. » On trouve tout chez Spark, c’est mieux que la Samaritaine, c’est un couteau-suisse multifonction. Étendard malgré lui de la mondialisation, petit-déjeuner continental à lui tout seul, Spark soulève l’enthousiasme de mamie, et nous laisse pantois face à ce pouvoir de l’image et du marketing.

14h. En terre baroque, le Ricercar Consort réalise un délicat équilibre entre une programmation pointue et une interprétation réjouissante. S’il est évident qu’une bonne partie de l’assistance ne connaît pas Carlo Farina ou Clamor Heinrich Abbel, Philippe Pierlot et son ensemble offrent un flamboyant aperçu de l’inventivité baroque à travers une transparente succession de tableaux animaliers. Entre pures imitations de cris d’animaux (caquètement de la poule en sept syllabes, coucous binaires, glissendos miaulants) et figures de styles plus évasives mais tout aussi expressives (bourdons folkloriques, traits volubiles et gazouillants, frissonnements con legno, dissonances savoureuses), les figuralismes foisonnent. Compositeurs et interprètes voguent de concert vers une Battaglia immodérée : Bieber pousse le vice jusqu’à un croisement de fer polytonal, et le contrebassiste place une feuille de papier sur la touche de son instrument pour en renforcer la martialité. Malgré la parfaite géométrie des fractales qui la constituent, la nature livre ses multiples visages, décousus et contrastés, et les archets muent cette terra incognita en roman-photo sonore à l’inventivité débridée.


“ Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, ”

16h. Loin des fantaisistes figuralismes baroques, Schumann, Brahms, Wolf et Reger nous invitent dans l’intimité du lied romantique pour chœur et piano. La nature s’y fait reflet des méandres de l’âme humaine : « Comme si une feuille tombait de l’arbre, Ainsi va une vie hors du monde. », chante Hugo Wolf. On ne sait qui remercier du compositeur ou des interprètes, tant la splendeur de cette musique et l’admirable musicalité des Éléments, au nom comme prédestiné, s’exaltent l’une l’autre. « Spätherbst », « Abendlied », « Nächtens » : le programme navigue entre froidure hivernale et jour déclinant, thèmes chers aux romantiques. La texture dense du chœur se fait feu sous la glace : « Les feuilles l’une après l’autre flottent sans vie / Silencieusement et tristement des arbres ; / Ses espoirs jamais satisfaits, / Le cœur vit dans des rêves de printemps. »

Nous notons que le programme est classé en sous-thématiques : les quatre saisons, les éléments, la nuit, les pastorales, les paysages, le bestiaire, les « projets singuliers »… qui comprennent notamment – parmi le spectacle polyvalent « Cosmophonies » d’Hubert Reeves et autres siffleurs-oiseleurs – tous les ensembles extra-européens, tels que l’Orchestre andalou de Jérusalem, le joueur de taïko Eitetsku Hayashi, ou encore les Tambours du Burundi… Curieuse mise à part de ce que l’on regroupe sous l’appellation « musique du monde », comme si celle-ci se distinguait au point de ne pas pouvoir être couplée aux sous-thématiques pourtant communes au programme. Brassons large, mais brassons de loin ?


“ — Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies, ”

20h. En file indienne, de colossaux tambours sur la tête, les Maîtres Tambours du Burundi font irruption dans la Grande Halle. Une fois posés les lourds instruments autour du tambour central (inkiranya) symbolisant le pouvoir, démarre une haletante demi-heure à flux tendu, d’une intensité sonore dont la force océanique emplit toute la Cité. Guidés par un danseur qui réalise de prodigieux bonds de deux mètres et se tord en tous sens, les bergers royaux se relaient en chantant et dansant à la frappe polyrythmique, pour que chacun son tour prenne un instant de repos.

Les maîtres tambours sont inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco depuis 2014. Vécue comme reconnaissance par les Burundais, cette patrimonialisation vient acter d’une « forme fixe » de cette tradition. Or, lorsqu’une tradition se fige, ne dit-on pas qu’elle se folklorise ? Peut-être n’est-ce qu’un tourisme à l’envers. Peut-être ne voyons-nous plus qu’un reflet scénarisé, médiatisé, déformé, d’une pratique encore bien vivante – donc mouvante – aujourd’hui. Pour preuve, les vêtements traditionnels en écorce de ficus, remplacés par un costume aux couleurs du drapeau burundais – rouge, blanc, vert –, sans doute plus frappant… et plus lavable. Par ailleurs, ce nouveau statut des Tambours est censé empêcher leur commercialisation et les recentrer sur leur caractère premier : celui d’instruments sacrés, réservés aux événements exceptionnels. La gêne nous saisit : que font-ils donc ici, dans ce temple du grand public et du rendement ? Quelle frontière entre reconnaissance et engluement, entre tradition et folklore ?

Foin de ces interrogations : le corps exulte, la transe est tellurique. Que les autres concerts, rétrospectivement, paraissent étriqués ! Et que le public semble atone et figé, que les applaudissements se font ridicules, face à une telle puissance sonore, une telle vitalité. On ose espérer que la thématique de 2017 – la danse – invitera l’audience à se mettre en mouvement, que ce soit sur du Schubert ou du Buxtehude.


“ Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens. ”

Bardée d’artistes de qualité, ourlée de grand brassage populaire, hésitant parfois entre rendement et qualité, la Folle Journée pourrait ainsi laisser une sensation de douce amertume. Dans le train de retour, émerge cependant cette joie exaltée d’en avoir pris plein les oreilles en si peu de temps et à petit prix.

Les festivals, c’est peut-être en fait ce plaisir particulier : celui de la gueule de bois des lendemains de soirée, où l’on regrette un peu d’avoir fait des mélanges, mais pas d’avoir parcouru un tel panel de sensations.

“ La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles… ”

 


L’illustratrice Marine Kaleka a réalisé pour Classicagenda le collage qui accompagne ce texte, inspiré de son voyage à Nantes et de sa Folle Journée.

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