Ariane Matiakh © Marco Borggreve
Ariane Matiakh © Marco Borggreve
Chronique

Recueillement à Notre-Dame de Paris

par Cinzia Rota | le 26 octobre 2016

Retour sur le concert de la Maîtrise et du Chœur d’adultes de Notre-Dame de Paris, dirigés par Ariane Matiakh.

 

Trois coups de cloche résonnent à intervalles réguliers à l’intérieur de la Cathédrale de Notre-Dame de Paris. Impossible de ne pas y voir un écho en dimensions réduites (physiques et sonores) des grandes cloches de la Cathédrale, qui dominent la ville lumière depuis plus de huit siècles.
La percussionniste (Ionela Christu) continue le battement régulier de la cloche funéraire, pendant qu’une partie des violons de l’orchestre de chambre de Paris entonnent en pianissimo une gamme de la mineur descendante, dont le nombre de notes s’élargit au fur et à mesure.
L’ambiance est au recueillement le plus profond : Benjamin Britten est mort et le compositeur Arvo Pärt lui rend un sublime hommage, avec son Cantus in memoriam Benjamin Britten, écrit en 1977.
Il s’agit d’un lamento tout particulièrement plein de souffrance, car Pärt avait découvert le compositeur anglais relativement tard et sa mort le priva à jamais de l’occasion de le rencontrer en personne.
Le style, à la fois simple (dans l’harmonisation) et complexe (dans l’expression), de ce canon de proportion à cinq entrées est tout particulièrement adapté au lieu, car il trouve ses racines dans le chant grégorien et le début de la polyphonie.
La musique du compositeur estonien est poignante, avec ses longues notes tenues et ses pianissimi évoluant en crescendi saisissants, donnant vie à une sensation de dilatation de l’espace-temps, commençant et se concluant par un silence.

Nora Gubisch © DR

Nora Gubisch © DR

Après une première partie qui a vu la Maîtrise et le Chœur d’adultes de Notre-Dame de Paris interpréter les célèbres Vesperae solennes de confessore, K. 339 de Mozart — pour le plaisir des choristes amateurs parmi le public et des touristes étrangers profitant du charme des lieux — le concert se termine avec les cinq premiers Chants bibliques Op.99 d’Antonín Dvořák, composés à New York à la nouvelle de la mort de son ami, Hans von Bülow.

Malgré la barrière d’une langue âpre et incompréhensible, les auditeurs se retrouvent totalement impliqués par le chant de Nora Gubisch, qui interprète de manière brillante ces psaumes, tirés de la Bible tchèque de Kralice. La mezzo-soprano s’imbibe entièrement du sens des mots et nous offre une interprétation sincère et poignante de ces mélodies : elle nous plonge dans le dramatisme quasi-opératique du Slyš, ó Bože, slyš modlitbu mou (Ô Seigneur écoute mon cri…), dans le mysticisme du Hospodin jest můj pastýř (L’Éternel est mon berger) et enfin dans la joie débordante du Bože! Bože! Píseň novou! (Ô Dieu, je te chanterai un cantique nouveau).

Cathédrale Notre-Dame de Paris © Léonard de Serres

Cathédrale Notre-Dame de Paris © Léonard de Serres

Sous la baguette agile et raffinée d’Ariane Matiakh, l’orchestre resplendit en précision et couleur, malgré l’acoustique désavantageuse de la Cathédrale.

Comme il arrive plutôt rarement de voir sur le podium une femme chef d’orchestre, je ne peux pas me retenir de remarquer qu’il serait temps pour le spectacle vivant d’évoluer au delà des stéréotypes de genre.
Si la présence de Matiakh ce soir donne de l’espoir à ses collègues en début de carrière, tout comme la nomination de Susanna Mälkki, de l’Helsinki Philharmonic Orchestra, en tant que chef d’orchestre de l’année par le site Musical America, dans la vraie vie nous sommes bien loin d’une vraie représentation féminine.

Un récent rapport de la SACD, la société des auteurs et compositeurs dramatiques, (sur la base de données allant de 2012 à 2016) montre que même si les femmes représentent 52 % des étudiants en spectacle vivant, seulement 4% d’entre elles sont chefs d’orchestre. Désolant, n’est pas ? Peut-on vraiment croire que ce soit uniquement une question de compétences ?

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