L'Orfeo de Monteverdi par Les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris © DR
L'Orfeo de Monteverdi par Les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris © DR
Chronique

La Philharmonie sous le charme d’Orphée

par Laurent Amourette | le 30 mars 2017

En entrant dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie, on remarque immédiatement le décor présent sur la scène habituellement vide. Ces grands dolmens répartis en cercle intriguent. Selon les notes de programme, ils figurent un lieu de culte à Apollon, le Dieu-Soleil, mais également les ténèbres, miroir de la vie terrestre. Doit-on s’attendre à un Orfeo celtique ?
Les lumières s’éteignent. Seul un musicien assis au centre de la scène reste faiblement éclairé. Il égrène quelques notes et semble improviser. Un thème affleure et débouche soudain sur la Toccata d’ouverture. Le récit d’Orphée peut commencer.
On le sait, l’Orfeo de Claudio Monteverdi est un des tous premiers opéras jamais écrits, et il est déjà fascinant de perfection. Or, dans cet ouvrage pionnier, c’est bien Orphée qui porte, presque à lui seul, tout le spectacle. Si de nombreux personnages gravitent ponctuellement autour de lui pour de brèves apparitions, Orfeo réclame avant tout un Orphée d’exception. C’est presque tautologique.

L'Orfeo de Monteverdi par Les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris © DR

L’Orfeo de Monteverdi par Les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris © DR

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Cyril Auvity représente l’idéal absolu dans le rôle du demi-Dieu. On remarque d’abord sa diction exemplaire, son ornementation si riche et pourtant si naturelle, l’expressivité d’une voix capable des nuances les plus variées. Les plaintes d’Orphée bouleversent, notamment dans un « Tu se’ morta, mia vita » déchirant, alternant les cris et les murmures, mais conservant toujours une grande intégrité de la ligne vocale (Orphée n’est pas Orphée pour rien après tout). Cette admirable incarnation est accueillie par une chaleureuse ovation de la part du public. C’est plus que mérité !
Autour de lui, ce sont surtout les voix féminines qui marquent. Hannah Morrison ouvre le spectacle et prête sa voix douce et acidulée à une belle allégorie de la Musica, avant de devenir une lumineuse Euridice. Tout comme Pluton, on se laisserait facilement convaincre par les supplications de la tendre Proserpine de Miriam Allan. La jeune mezzo Lea Desandre confirme qu’elle n’a pas volé sa récente Victoire de la Musique de la Révélation Lyrique, en campant une messagère remarquablement glaçante. On sentirait presque de l’humanité dans le Caronte de Cyril Costanzo. Enfin, les graves riches et profonds et le timbre d’outre-tombe d’Antonio Abete rendent justice à un Pluton véritablement « infernal », même si la voix manque parfois de stabilité.
Paul Agnew est décidément sur tous les fronts puisqu’il assure à la fois la direction des Arts Florissants et la réalisation de la mise en espace. De plus, au dernier acte, le voilà qui paraît en fond de scène. Il se fait d’abord « Écho » impuissant aux plaintes d’Orphée. Puis, soudain devenu Apollon, il s’avance lentement vers son fils pour le mener vers les cieux.

L'Orfeo de Monteverdi par Les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris © DR

L’Orfeo de Monteverdi par Les Arts Florissants à la Philharmonie de Paris © DR

Créée à Caen en février dernier, la proposition scénique de Paul Agnew est relativement simple mais extrêmement cohérente. Si le début du spectacle fait craindre une vision « carte postale kitsch » de la mythologie, on est ensuite saisis par les éclairages élégants capables de figurer tous les lieux de l’intrigue. D’abord jardin fleuri, la scène devient un marécage affreux de plus en plus obscur. Puis le Styx apparaît, immobile et laiteux. Les enfers surgissent ensuite, dans un inquiétant rouge sombre d’où ressortent les esprits infernaux, vêtus de grands manteaux noirs, le visage dissimulé par une large capuche. La lumière revient enfin au dernier acte, faisant réapparaître le jardin enchanteur où tout avait commencé. Orphée et Apollon ont quitté la Terre. Comme une dernière image d’un bonheur éternellement perdu, Eurydice reparaît dans sa robe de noce et rejoint lentement le centre de la scène avant que les lumières ne s’éteignent complètement.
Les musiciens des Arts Florissants sont d’ailleurs complètement intégrés à ce dispositif scénique sobre mais efficace. Ils jouent sur scène, en costume, et se mêlent aux chanteurs. Leur mobilité permet une intéressante spatialisation sonore et quelques effets de « stéréo » impressionnants, notamment dans l’acte des Enfers. La grande variété des couleurs orchestrales et la belle fluidité du continuo contribuent également à faire de ce spectacle une superbe réussite.
Notons que la création caennaise de ce spectacle a été captée par les micros de France Musique. Diffusée le 12 mars dans l’émission de Judith Chaine, « Dimanche à l’opéra », elle est toujours disponible à la réécoute.

 


Claudio Monteverdi
L’Orfeo, Favola in musica en 5 actes et prologue (1607)
Livret d’Alessandro Striggio

Orfeo : Cyril Auvity
Euridice, Musica : Hannah Morrison
Proserpine, Ninfa : Miriam Allan
Messaggiera, Speranza : Lea Desandre
Spirito infernale, Pastore : Carlo Vistoli
Pastore : Sean Clayton
Spirito infernale, Pastore : Zachary Wilder
Plutone, Spirito infernale, Pastore : Antonio Abete
Caronte, Spirito infernale : Cyril Costanzo
Apollo, Eco : Paul Agnew

Les Arts Florissants
Direction : Paul Agnew
Costumes : Alain Blanchot
Décors, lumières : Christophe Naillet

20 mars 2017 à la Philharmonie de Paris




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