Michel Bourcier, organiste à la cathédrale de Nantes
Michel Bourcier, organiste à la cathédrale de Nantes
Interview

Grand orgue de la cathédrale de Nantes : son titulaire espère la construction d’un orgue « exceptionnel »

par Julien Bordas | le 4 septembre 2020

Le phénix renaîtra-t-il de ses cendres ? Le 18 juillet, un incendie spectaculaire ravageait le grand orgue de la cathédrale de Nantes ainsi que la console du “plus grand orgue de choeur de France”, laissant l’organiste Michel Bourcier et les co-titulaires de l’instrument dans le désarroi. Aux claviers de l’orgue depuis 2007, mais aussi professeur au Conservatoire de Nantes et concertiste, nous revenons avec lui sur l’incroyable histoire de cet instrument, véritable “survivant” à travers les siècles. Nous lui avons également demandé quel visage pourrait prendre le futur orgue dont l’Etat propriétaire a promis la reconstruction.

 

Michel Bourcier, pouvez-vous nous présenter cet orgue séculaire désormais disparu ?

L’orgue avait 400 ans. La tribune qui le soutient a été construite en 1619 et il est le fruit de plusieurs strates historiques superposées. On a un devis du premier facteur d’orgue, Jacques Girardet, qui date de cette année-là. Ensuite, beaucoup de facteurs l’ont entretenu, dépanné, augmenté ou amélioré pour des remises au goût du jour. Contrairement à une cathédrale comme Poitiers dont l’orgue de 1791 n’a pas bougé d’un iota depuis la Révolution, celui de la cathédrale de Nantes a évolué. 

Le grand-orgue de la cathédrale de Nantes © Roland Galtier / © Diocèse de Nantes

Le grand-orgue de la cathédrale de Nantes © Roland Galtier / © Diocèse de Nantes

En 1619, nous avons un premier orgue, à deux claviers et deux jeux de pédalier, sans doute assez puissant mais encore modeste. C’est à cette époque qu’est construit le grand buffet, assez caractéristique des buffets Renaissance, avec des moulures sculptées, des sculptures zoomorphes ou anthropomorphes, des personnages représentant sans doute Adam et Eve, le jardin d’Eden, des monstres qui tenaient des tuyaux… Je regrette infiniment ce buffet un peu rabelaisien.

Je regrette infiniment ce buffet un peu rabelaisien.

Dans les années 1770, Adrien Lépine l’augmente et le fait passer à cinq claviers. En 1784, le facteur du roi, François-Henri Clicquot, est également appelé pour remettre l’orgue à neuf. On ne comprend pas très bien pourquoi à quinze ans de distance l’orgue a été refait deux fois de suite… Ces facteurs portent l’instrument à plus de 40 jeux extrêmement puissants, tels qu’on les aimait au cours du XVIIIe siècle. A cette époque les orgues ont gagné en grandeur et en puissance en France, notamment à travers les jeux d’anche – qui fonctionnent sur le principe de la clarinette actuelle. On les appelle trompettes, bombardes, clairons… A l’orgue, l’anche est fixe et c’est une languette qui bat. 

Hautbois Clicquot de la Bombarde © Roland Galtier

Hautbois Clicquot de la Bombarde © Roland Galtier

Dans cet instrument, on avait tout le matériel – malheureusement disparu – de François-Henri Clicquot. Il s’agit là d’une très grande perte pour le monde de l’orgue, celui de Nantes était l’un des plus grands instruments de France à ce moment-là. 

Il a ensuite été préservé pendant la Révolution, même si la cathédrale est devenue le « Temple de la déesse Raison » puis un grenier à fourrage. On y stocka aussi les chevaux pour l’Armée. 

Au cours du XIXe siècle il a fallu beaucoup de réparations car l’orgue tombait un petit peu en désuétude. Pourtant il était extrêmement joué, et c’est peut-être pour cette raison qu’il fatiguait ! Par ailleurs, la cathédrale n’avait pas encore son choeur gothique et l’édifice n’avait pas le volume immense qu’il a aujourd’hui. L’orgue était donc très puissant pour une cathédrale qui avait un tiers de volume en moins. 

L’orgue était donc très puissant pour une cathédrale qui avait un tiers de volume en moins

Au XIXe, la pratique religieuse a repris de l’ampleur et il fallait placer la maîtrise quelque part. On décide de la transporter en tribune et on demande à Merklin, le facteur d’orgue, de reculer l’instrument de 1,5m, et de le « romantiser » en quelque sorte. Il ajoute de très beaux jeux tels qu’une flûte harmonique qui a complètement disparu.

En 1933, des travaux sont encore nécessaires. On décide d’ajouter un nouveau clavier : le récit expressif. Les tuyaux du clavier sont enfermés dans une chambre pourvue de volets que l’on ouvre et l’on referme. Le facteur Gloton, successeur du facteur nantais Louis Debierre, effectue ces travaux tout en changeant la mécanique, la console et les claviers. Louis Vierne inaugure l’orgue. L’événement est de dimension nationale.

Cathédrale Saint-Pierre de Nantes. Chapelles absidiales sud après les bombardements de 1944 juil. 1948 © Ministère de la Culture - Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Cathédrale Saint-Pierre de Nantes. Chapelles absidiales sud après les bombardements de 1944
juil. 1948 © Ministère de la Culture – Médiathèque du Patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Durant la seconde guerre mondiale, une bombe tombe sur l’une des chapelles du choeur de la cathédrale et l’orgue subit un souffle. De nouvelles réparations sont nécessaires et un projet de restauration dans les années 50 avec la firme nantaise Beuchet-Debierre va voir le jour. Cette restauration va mettre beaucoup de temps à aboutir parce que d’une part, il va falloir trouver l’argent, d’autre part, on se rend compte qu’au-dessus de l’orgue des travaux d’architecture sont à réaliser en raison du risque de dégradation du bâtiment. 10 ans de travaux sont requis pour la voûte. 

Les sculptures des cariatides au-dessus des claviers © Roland Galtier

Les sculptures des cariatides au-dessus des claviers © Roland Galtier

L’instrument était prêt dès 1960… Il est resté 10 ans dans les ateliers du facteur d’orgue et n’a été monté qu’en 1970 et inauguré en 1971 par Gaston Litaize. On a là un orgue néo-classique, modernisé, à transmission électrique pour faciliter le toucher. Il est harmonisé de façon à faire une synthèse entre l’orgue du XVIIe, XVIIIe, et les tendances modernes. On peut y jouer la musique du XXe siècle, de Jehan Alain à Olivier Messiaen. Cet instrument nous est parvenu intact avec quelques petites améliorations. Il fonctionnait plutôt pas mal même si on envisageait précisément ces mois-ci une nouvelle restauration qui aurait été une reconstruction totale. Elle ne verra pas le jour et cet incendie nous fait perdre tout le matériel historique. 

L’orgue fonctionnait plutôt pas mal même si on envisageait précisément ces mois-ci une nouvelle restauration qui aurait été une reconstruction totale.

 

Concernant la dernière restauration, il s’agissait au départ de réaliser un “frère jumeau” de l’orgue de Saint-Etienne-du-Mont à Paris avec 89 jeux. Pourquoi cela n’a-t-il pas abouti ?

Dans les années 50, on était dans les remous de la seconde guerre mondiale, donc les financements n’étaient pas faciles à trouver. Je ne pense pas que le plan Marshall ait prévu de refaire les orgues de France ! (rires). Joseph Beuchet a fait un projet qui évoluait en soi, il n’avait pas un plan général dès le début. A partir du moment où le chantier s’étalait dans le temps, il avait de nouvelles idées. Il est parti d’un orgue assez modeste puis finalement il a abouti à un orgue de 89 jeux dans le projet, mais sans pouvoir le réaliser faute de moyens. Il s’arrête à 74 jeux. Et puis il y a eu cet arrêt dû à l’architecture… 

 

Cet orgue n’a pas survécu au dernier incendie mais a tout de même surmonté plusieurs drames au cours de son histoire. C’était en quelque sorte un “survivant”. Pouvez-vous rappeler les moments-clés où l’orgue a failli disparaître ?

Le premier grand événement aura été la Révolution française. La cathédrale sera fermée et enlevée au culte, et à ce moment-là, l’orgue n’a plus d’intérêt. Beaucoup d’orgues ont été démontés en France pour récupérer le plomb et l’étain. Le grand orgue aurait pu finir vandalisé ou démonté. Mais paraît-il, l’organiste de l’époque, Denis Joubert, aurait réussi à convaincre les révolutionnaires que l’orgue pouvait aider à leurs fêtes. C’est sans doute vrai. Nantes a été très touchée par la Révolution : on se souvient du sinistre Carrier qui a noyé des prêtres dans la Loire avec des barques à fond plat…

Nantes. Le Château des duc des Bretagne, août 1899 © RMN-Grand Palais / image RMN-GP

Nantes. Le Château des duc des Bretagne,
août 1899 © RMN-Grand Palais / image RMN-GP

En 1804, le château tout près de la cathédrale possédait une poudrière dans l’une de ses tours. Elle a explosé. Tous les bâtiments autour ont été abîmés et tous les vitraux de la cathédrale soufflés. La cathédrale était quand même située à 400m ! L’orgue a dû souffrir du souffle de cette déflagration. Peut-être que les problèmes et les réparations successives ont commencé à ce moment-là…

Ensuite, en 1944, une bombe est tombée côté choeur, l’orgue a été abîmé mais pas détruit. 

Enfin, l’incendie de 1972 où la toiture du XVe siècle a flambé, mais heureusement elle s’est effondrée sur la voûte, qui elle n’est pas tombée, contrairement à Notre-Dame de Paris où la flèche a transpercé la voûte.

Enfin, l’incendie de 1972 où la toiture du XVe siècle a flambé, mais heureusement elle s’est effondrée sur la voûte, qui elle n’est pas tombée, contrairement à Notre-Dame de Paris où la flèche a transpercé la voûte. D’une façon assez héroïque, le facteur d’orgue, le fils de Joseph Beuchet – qui s’appelle aussi Joseph Beuchet et avait repris la maison de son père, avec quelques compagnons, quelques pompiers et l’organiste de l’époque Félix Moreau – sont montés au grand orgue et ont pu disposer des bâches au-dessus de l’orgue pour que les flammèches ne l’atteignent pas en cas d’écroulement de la voûte. Et pour que l’eau des pompiers ne tombe pas sur l’orgue. 

 

 

Vous êtes titulaire du grand orgue depuis 2007, avez-vous des souvenirs marquants depuis votre nomination ?

Oui, tout d’abord les belles liturgies à la cathédrale de Nantes puisque l’on a deux orgues, une maîtrise, et des chantres. Le dialogue entre les deux orgues se faisait très bien. Ensuite, les concerts d’été « Visages des Orgues », pendant lesquels un organiste proposait un concert d’une heure. Ce qui est très émouvant, c’est que le public répondait présent avec plusieurs centaines de personnes chaque mercredi. Pour moi c’est assez marquant parce que l’orgue reste un instrument populaire contrairement à ce que l’on peut affirmer ici et là. 

La console du grand-orgue de la cathédrale de Nantes © Roland Galtier

La console du grand-orgue de la cathédrale de Nantes © Roland Galtier

Pour mes propres concerts, je retiendrai la Folle journée de 2019 sur le thème du « Voyage ». Avec mon ami Thomas Monnet, nous avons donné l’intégrale de l’oeuvre d’orgue de Jean-Louis Florentz. J’étais ravi de pouvoir jouer une musique du XXe siècle devant un public nombreux, et cet orgue permettait de le faire. Je me souviens aussi de tous les concerts entendu sur cet orgue et notamment ceux d’André Fleury et de tous les grands organistes venus à Nantes.

 

Avons-nous des enregistrements au disque de cet orgue disparu ?

Oui, tous les enregistrements ont été faits par ma collègue Marie-Thérèse Jehan. Elle a gravé entre autres l’intégrale Augustin Barié, René Vierne ou Félix Moreau. Nous avons aussi quelques témoignages d’organistes de passage sur YouTube.  

 

Il existe très peu d’enregistrements finalement. A quoi est-ce dû ?

Les organistes cherchent toujours un orgue historiquement cohérent. L’orgue de Nantes était un orgue hybride avec des strates historiques différentes, donc il permettait de tout jouer mais les interprètes préfèrent avoir un orgue uniquement de l’esthétique des oeuvres qu’ils enregistrent. 

 

En ce qui concerne la reconstruction de l’instrument, quel engagement avez-vous reçu de la part du premier ministre ?

Nous sommes au mois d’août, l’événement est récent, et nous n’avons que la parole du premier ministre et du ministre de l’économie, à savoir que l’Etat, étant propriétaire, prendrait à son compte la reconstruction de l’instrument. 

[…] il n’y a pas d’autres lieux en France où l’on peut construire un orgue d’une telle ampleur dans une cathédrale

Localement, avec mes collègues titulaires, nous pensons fortement à cette reconstruction. J’ai eu beaucoup d’appels d’organistes du monde entier qui nous soutiennent pour un projet de reconstruction vers un orgue contemporain. Mon plan n’est pas encore complètement fait. J’ai quelques idées, mais il est trop tôt pour les affirmer. Et de toute façon nous ne sommes que les titulaires, nous espérons que le projet du futur orgue sera fait en concertation avec nous. C’est l’Etat propriétaire qui a la main sur le dossier. L’Etat, via la DRAC (Direction Régionale des affaires culturelles), maître d’ouvrage, nommera un maître d’oeuvre. J’espère vraiment avoir une concertation très forte avec lui pour faire un orgue exceptionnel, dans le sens où il n’y a pas d’autres lieux en France où l’on peut construire un orgue d’une telle ampleur dans une cathédrale. Un instrument original afin d’avoir une vision nationale et internationale. 

Tuyauterie du Grand-Orgue © Roland Galtier

La tuyauterie du grand orgue © Roland Galtier

Vous avez dit que vous souhaiteriez « un projet qui se souvient de ce qu’a été l’orgue, un grand orgue de nature française […] ouvert à la modernité », pensez-vous à un orgue hybride ?

Oui, je pense que c’est une bonne orientation. Construire un orgue complètement contemporain n’aurait pas de sens, car il serait « hors-sol », et surtout pour quel répertoire ? On ne peut pas construire un orgue alors que le répertoire n’existe pas encore. Or, depuis une trentaine d’années, la facture mondiale et européenne, a vécu une progression considérable des technologies et des idées. Ce n’est pas la France qui en a bénéficié pour l’instant – un petit peu à Paris – mais beaucoup la Corée, le Japon, la Chine. Par exemple, dans une salle à Tokyo, un orgue construit par le facteur français Marc Garnier tourne sur lui-même, et en fonction du buffet qui apparaît sous vos yeux, vous avez soit un orgue baroque allemand, soit un orgue symphonique XXe siècle. La modernité, c’est se souvenir des époques passées pour en faire quelque chose de nouveau. 

[…] la facture mondiale et européenne, a vécu une progression considérable des technologies et des idées. Ce n’est pas la France qui en a bénéficié pour l’instant – un petit peu à Paris – mais beaucoup la Corée, le Japon, la Chine

Il faut aussi pouvoir jouer le répertoire ancien sur un orgue moderne, et après tout, le mouvement baroque est un mouvement contemporain. Jouer sur des instruments anciens, c’est une façon d’être moderne ! Je voudrais trouver des façons anciennes de jouer, par exemple avec un clavier qui serait mécanique, et un orgue qui soit typé français, avec des jeux puissants, des anches, tel que Clicquot les faisait. Aujourd’hui on est parfaitement capable de reconstituer ces sonorités. Au delà de cela, on pourrait s’orienter vers une partie de l’orgue ouverte vers l’avenir, notamment avec des jeux de mutations et une aide informatisée.

 

Parlons de l’orgue de choeur conçu par Louis Debierre qui a subi lui aussi des dommages. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Par le plus grand des bonheurs, l’orgue est entièrement intact, mais la console a été détruite car elle était à côté de l’orgue, et non devant. Lorsque le diocèse et l’Etat ont refait le choeur de la cathédrale, j’avais demandé à ce que la maîtrise chante devant l’orgue de choeur. On a déplacé la console sur le côté car c’est une console à transmission électrique, ce qui ne posait pas de problèmes. En brûlant, elle n’a donc pas entraîné la perte de l’orgue lui-même. Reconstruire la console ne posera aucune difficulté. On pourra en refaire une avec les mêmes dimensions que l’ancienne, le même aspect. A l’intérieur on pourra mettre un système numérique de commande des soupapes très performant et sécurisé. Cet orgue est classé Monument historique, il s’agit du plus grand orgue de choeur de France, très puissant, avec 31 jeux réels et 3 claviers. C’est un instrument de concert. Dans notre malheur, il y a une bonne nouvelle…  

 

Comment vont se dérouler les prochaines semaines pour vous ?

Tout d’abord, la liturgie à la cathédrale continue, mais dans d’autres lieux. Nous sommes toujours organistes de la cathédrale mais la messe du dimanche matin a lieu dans la chapelle de l’Immaculée, dans laquelle se trouve un petit orgue, un petit bijou de Mutin-Cavaillé-Coll. La messe du soir a lieu dans la paroisse Saint-Similien. Pour les concerts, nous allons donner des récitals au profit du grand orgue via la Fondation du Patrimoine qui collectera les recettes.

 

 


Les prochains concerts de Michel Bourcier :

3 octobre, 19h30, Nikolaikirche de Potsdam

4 octobre, 16h, église Saint-Clément de Nantes, organisé par les Amis de l’orgue de Nantes au profit de l’orgue de la cathédrale.

 

 




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