Ton Koopman
Ton Koopman © Jaap Van de Klemp
Chronique

Pâques à la Chapelle Royale de Versailles : une trilogie sacrée d’exception

par Marc Portehaut | le 3 avril 2018

La commémoration du 500ème anniversaire de la « Réforme » donne lieu au Château de Versailles, depuis le mois d’octobre 2017, à de nombreux concerts de musique protestante. C’est dans ce contexte qu’ont été données trois Passions de Jean-Sébastien Bach : la Passion selon Saint Jean le dimanche 18 mars 2018, la Passion selon Saint Marc le lundi 26 mars, enfin la Passion selon Saint Matthieu les samedi 31 mars et dimanche 1er avril.

La pléthore d’interprètes de premier plan choisis pour donner ces drames sacrés se fait l’écho de la richesse du génie créateur de Jean-Sébastien Bach.
En effet, ce sont trois grands directeurs musicaux qui se sont répartis la tâche. Tout d’abord le hollandais Ton Koopman, puis le catalan Jordi Savall, enfin l’allemand Michael Hofstetter.

Certains n’auront pas manqué d’observer que ces trésors de la musique protestante sont représentés à la Chapelle Royale,  dans la splendeur du lieu de culte personnel du monarque absolu Louis XIV, pourfendeur des protestants de France et déplorable auteur de la Révocation de l’Édit de Nantes…. !

Ainsi va l’histoire… mais c’est la musique qui aura le dernier mot, même dans ce « pré carré » royal.

Plus qu’une trilogie sacrée, ces trois monuments du Cantor constituent en elles-mêmes une authentique aventure spirituelle et musicale que le Château de Versailles a eu la judicieuse idée de rassembler en ce temps pascal.

 

Passion selon Saint Jean

En premier lieu, la Passion selon Saint Jean BWV 245  donnée en première audition en avril 1724 à Leipzig et à la Chapelle Royale du château de Versailles le 18 mars 2018. C’est peu dire que cette représentation a plongé le public de la Chapelle Royale dans une atmosphère de recueillement et d’émotion.

Il est vrai que Ton Koopman joue « dans son jardin », à la tête de son ensemble l’Amsterdam Baroque Orchestra, un chef d’œuvre qui n’a pour lui aucun secret. Il est important de noter que ce grand chef nous a semblé éprouver à l’évidence un plaisir infini à réinterpréter une nouvelle fois ce répertoire.

Il a eu recours pour cela à de très grands solistes. Il faut situer en tête de cette distribution le ténor Tilman Lichdi qui a été un Évangéliste d’exception : aucune défaillance dans l’interprétation de ce rôle écrasant, véritable chœur antique à lui tout seul, incarnant idéalement l’action ramassée et tendue que propose cette Passion, bref une interprétation très vivante du récit sacré  (il est particulièrement exceptionnel lors de l’épisode du reniement de Pierre).

Il était accompagné par l’excellent contre-ténor Maarten Engeltjes et la soprano Yetzabel Arias Fernandez qui a paru au début du premier aria éprouver une certaine fragilité, bien vite estompée. Klaus Mertens, baryton-basse, a, fort de son expérience, incarné un Jésus avec solidité, toujours très présent dans la dramaturgie.

Le Chœur et l’ensemble instrumental de l’Amsterdam Baroque ont complété idéalement l’ensemble des interprètes portés par un chef habité par l’œuvre.

Si la Passion selon Saint Jean est à juste titre réputée plus dense et plus « active » que la Saint Matthieu, encore faut-il pour réaliser les intentions qui y sont contenues, des interprètes en mesure de s’impliquer : ce fut incontestablement le cas.

Dans ces rares moments où la conviction de l’interprète rejoint le génie du compositeur,  le théâtre s’efface au profit du drame sacré partagé par l’assemblée ;  à cet instant, il pourrait être celui des paroissiens ou des fidèles.

 

Jordi Savall Photo dr

Jordi Savall © DR

Passion selon Saint Marc

Aborder la Passion selon Saint Marc BWV 247 donnée le 26 mars, c’est, dès avant le concert, se poser la question de l’authenticité de l’œuvre interprétée. L’existence de cette Passion ne fait aucun doute, et l’on sait qu’elle a été créée en mars 1731 en l’Église Saint Thomas à Leipzig. En revanche, ni la musique, ni l’autographe de la partition, ni les parties séparées de celle-ci , ni copie… n’ont jamais été retrouvées…

Et même si l’on a découvert récemment en Russie un livret imprimé  – comportant quelques modifications par rapport au texte publié dès 1732 par le librettiste attitré de Bach, Picander – le mystère reste entier s’agissant de cette oeuvre qui, selon l’éminent spécialiste de Bach Gilles Cantagrel, serait, « au moins en partie un pasticcio, c’est-à-dire un montage d’éléments de composition antérieure parodiés et adaptés« .

C’est dire la liberté,  mais aussi peut-être, le danger (ou la chance, c’est selon…) de recréer une oeuvre qui relève plus de l’imaginaire de l’interprète que de l’histoire musicale.

Jordi Savall a travaillé à la version qu’il présente (à partir du travail d’Alexander Grychtolik) et précise dans les notes de programme qu' »il suit exactement le texte de la version de 1744 qui commente les chapitres 14 et 15 de l’évangile de Marc ». Un résumé des sources, emprunts et adaptations est par ailleurs proposé.

On retiendra que, s’agissant des emprunts musicaux à l’œuvre de Bach, une belle part est faite à l’Ode Funèbre ainsi qu’à la Passion selon Saint Matthieu, œuvres clairement identifiables lors de ce concert.

En toute hypothèse, un des choix les plus heureux de Jordi Savall est, sans conteste, celui de clôturer la première partie de la Passion, centrée principalement sur la trahison de Judas, par le Choral Ich will hier bei dir stehen, extrait de la cantate BWV 135, superbement accompagné par un hautbois de rêve (bissé à la fin du concert).

La spécificité de cette version  » reconstruite » de l’œuvre est d’ailleurs l’abondance des chorals,  tant dans la première partie que dans la seconde qui évoque le drame final.

Côté interprètes, rien à dire qui puisse prêter à la critique, bien au contraire.

Jordi Savall est un très grand musicien et depuis longue date, il est entouré par un ensemble instrumental  (Le Concert des Nations) et vocal de haute volée. Il a l’originalité de disposer à l’avant de l’orchestre les instrumentistes du continuo (petit ensemble qui accompagne les récitatifs et assure les liaisons entre les différentes « séquences » de l’œuvre).

Ceux-ci, disposés au premier rang en arc de cercle, entourent l’évangéliste (remarquable David Szigetvari), premier acteur de cette Passion. De même, le chœur composé d’enfants « Amics de la Unio » et d’adultes « La Capella Reial de Catalunya » entoure les instrumentistes.

Les autre solistes forment un groupe homogène et de qualité : un très solide Jésus, la basse Konstantin Wolff et un contre-ténor magnifique en la personne de Raffaele Pé. On retiendra les belles interventions du ténor Renaud Van Mechelen et de la soprano Marta Mathéu.

Bien que les comparaisons n’aient guère de sens en ce domaine, on ne peut s’empêcher de penser que là où Ton Koopman dirige une célébration, Jordi Savall dirige un concert…

 

Michael Hofstetter copyright Werner Kmetitsch

Michael Hofstetter © Werner Kmetitsch

Passion selon Saint Matthieu

Cette trilogie (l’expression est certes impropre car il s’agit de la même histoire…) devait être conclue par le grand oeuvre de Jean-Sébastien Bach,  sa Passion selon Saint Matthieu  BWV 245, créée dans sa première version en avril 1727, puis dans une autre version en 1742. Elle a été donnée deux fois à la Chapelle royale les 31 mars et 1er avril 2018.

Grand oeuvre, la Passion selon Saint Matthieu l’est par sa dimension, puis par le soin particulier que le Cantor  y a mis pendant une grande partie de sa vie. Cette Passion imposante, à double chœur et à double formation instrumentale, d’une durée de plus de trois heures, se présente un peu comme une synthèse de l’art de Bach et rappelle l’ambition musicale contenue dans sa Messe en si.

Le récit y est plus développé que dans la Passion selon Saint Jean et les commentaires de l’action assurés par le chœur sont beaucoup plus nombreux.

Le directeur musical de cette production, l’allemand Michael Hofstetter, a fait le choix de ne recourir à aucune voix féminine, les parties de chœur dévolues aux pupitres féminins étant assurées ici par une maîtrise de garçons. Certes, il s’agit d’une maîtrise de renommée mondiale, le Tölzer Knabenchor.

L’interprétation des arias (ou d’interventions, même brèves, qui sont nombreuses dans cette oeuvre) est également confiée aux enfants ou adolescents de cette maîtrise. C’est un choix qui permet sans doute d’aborder cette oeuvre sous un angle différent, et de se rapprocher de ce qu’ont pu être certaines interprétations originelles.

Mais sans mésestimer les qualités techniques et musicales de la plupart de ces maitrisiens – parfois remarquables, et même étonnantes chez des enfants si jeunes –  force est de constater que ce choix est susceptible de priver l’auditoire d’une interprétation pleine et entière de l’œuvre ; maintes fois – et surtout à propos des soli assurés par les plus jeunes – on se surprend à être plus attentif à la performance vocale de ces jeunes solistes qu’à la musique constamment géniale de cette Passion;  d’autant qu’il arrive que certains soli se perdent dans le grave.

Cependant, il faut admettre que parfois les choix esthétiques de Michael Hofstetter coïncident avec le sens profond de l’écriture musicale : certains de ces soli pour alto interprétés par les plus jeunes ont été bouleversants. Nous retiendrons en particulier l’aria Erbarme dich, mein Gott en duo avec le violon solo, le temps était alors comme suspendu…

Ceux qui les entourent constituent un ensemble d’excellents interprètes, qu’il s’agisse des solistes adultes emmenés par le ténor Clemens Kerschbaumer, le baryton Raimund Nolte, ou de l’orchestre, subdivisé en deux pour cette Passion, la Hofkapelle München.

La puissance vocale du Choeur est impressionnante, même si elle peut frôler par moments la saturation sonore, au moins dans le cadre de la Chapelle royale, et son acoustique généreuse.

Malgré cela, elle n’altère jamais  la portée du drame sacré interprété avec foi, sous la direction précise et inspirée de Michael Hofstetter.

On peut affirmer que les 500 ans de la Réforme ont été particulièrement bien honorés dans ce lieu emblématique du catholicisme royal.

 


Jean Sébastien BACH

PASSION SELON SAINT JEAN

Yetzabel Arias Fernandez, Soprano

Maarten Engeltjes, Contre-ténor

Tilman Lichdi, Ténor

Klaus Mertens, Baryton-basse

Amsterdam Baroque Orchestra

Ton Koopman, Direction

Dimanche 18 mars 2018

Chapelle Royale  –  Château de Versailles

 

Jean Sébastien BACH

PASSION SELON SAINT MARC

Révision globale de Jordi Savall à partir des recherches et reconstructions proposées par Alexander Grychtolik

David Szigetvari, Ténor, Évangéliste

Konstantin Wolff, Basse, Jésus

Marta Mathéu, Soprano

Raffaele Pé, Contre-ténor

Reinoud Van Mechelen, Ténor

Veus – Choeur d’enfants Amics de la Unio

La Capella Reial de Catalunya

Le Concert des Nations

Jordi Savall, Direction

Lundi 26 mars 2018

Chapelle Royale – Château de Versailles

 

Jean Sébastien BACH

PASSION SELON SAINT MATTHIEU

Clemens Kerschbaumer, Ténor, Evangéliste

Aco Aleksander Biscevic, Ténor

Raimund Nolte, Baryton-basse, Jésus

Norman Patzke, Baryton-basse

Solistes du Tölzer Knabenchor

Tölzer Knabenchor

Hofkapelle München

Michael Hofstetter, Direction

Samedi 31 mars 2018

Dimanche 1er avril 2018

Chapelle Royale – Château de Versailles

 

 

 

 

 




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