Pont de l'Øresund, qui relie la Suède au Danemark © fab_a_paris
Pont de l'Øresund, qui relie la Suède au Danemark © fab_a_paris
A la loupe
Hors-série

Parcours géographique en Baltique

par Nicolas Escach | le 18 décembre 2015

L’entrée dans la mer Baltique est sinueuse : traverser la Manche, remonter les côtes de la Northern Range européenne, apercevoir au loin les portiques de Rotterdam, puis venir s’échouer le long d’une tour imprenable, sentinelle danoise dressée devant la porte. Où est donc le seuil ? Skagerrak, Kattegat, la tresse se divise en plus minces faisceaux entre Petit Belt (Lillebælt), Grand Belt (Storebælt) et Øresund. Tous les navires ne pourront pas passer de l’autre côté. Déjà, les filets verticaux de l’autoroute maritime croisent des cordes horizontales plus aériennes : ponts, tunnels, éoliennes offshore.

Alors, nous pénétrons dans la Baltique qui s’arrondit à l’Ouest, flanche le long du Golfe de Riga avant de s’étirer, tout au Nord, dans les langues glacées des Golfes de Botnie et de Finlande. Sommes-nous donc entrés dans une mer ou dans un lac ? L’un et l’autre, duel des glaciers avec les socles continentaux, pour une mer à Yoldia, un lac Ancylus, et quelques montées et descentes des eaux plus tard, une mer qu’on appellera Baltique. Chercher sans fin les rivages perdus de Baltia au détour d’une page de Pline. Les veines de la Baltique viennent déverser une eau souillée qui s’agglutinera de déchets verts en flaques noires. Là-bas soufflent les cheminées de la Haute-Silésie. Des artères qui étouffent mais qui autrefois nourrissaient quand, à l’apogée de la Hanse médiévale, bois, ambre, et lin étaient acheminés le long de la Daugava ou de la Vistule. Nervures réticulaires d’une Méditerranée du Nord. Pôles, l’hôtel de ville de Lübeck, les chantiers navals de Gdańsk, le Cavalier de bronze de Saint-Pétersbourg. Flux, les traversées Kiel-Klaipėda et les escales hors du temps dans les îles Åland. Réseaux, toujours, qui s’infiltrent dans les ports et soulèvent les villes. Bordures de notre carte mais synapses vers la suivante.

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En Baltique, il y a une force mystique et mobilisatrice du lien, une expression originelle du religare. Vaste forum sur tous les points duquel communieront peut-être un jour des peuples jusqu’ici divisés. Ne pas omettre l’espace de friction, de collision, ce produit d’une déconstruction déjà incomplète de la frontière Est-Ouest.

À l’Est, des littoraux baltes restés vierges auxquels tout tournait le dos. Un glacis de villes fermées et de bases militaires qui rejaillissent aujourd’hui, à l’image de Karosta, en cimetières ludiques de la guerre froide. Vu depuis le centre de l’Europe, la Baltique apparaît encore comme une mer intérieure, appendice septentrional fermant la marche de l’espace européen. L’image est brouillée, quelque part entre une périphérie froide et alcoolisée des ressources (gaz et pétrole russes et norvégiens, bois des pays baltes) et une utopie lointaine et fantasmée (un écomusée de petits pays innovants et proches de la nature). Le regard s’est souvent posé de trop haut et de trop loin… Un habitant des rives baltiques est presque toujours balloté entre Union Européenne, Russie et CEI. Là-bas, se trouvent l’Allemagne et le Mainland européen. Pour s’y rendre, suivre le cordon de métropoles isolées qui bordent le lit baltique à distance : Minsk, Varsovie, Berlin, Cologne, Bruxelles.

Du Nord, partiront bientôt les tentacules de la pieuvre rouge [métaphore de Guy Baudelle pour décrire des régions particulièrement dynamiques formant des tentacules à partir de la Dorsale européenne] : Helsinki, Stockholm, Malmö, Copenhague, Hambourg. Au milieu, des petites villes, des villes moyennes, des comptoirs modernes protégés par quelques conteneurs et le flot doucereux des ferrys. Mais ici, comment oublier Saint-Pétersbourg, cinq millions d’habitants, et, la fenêtre passée, le couloir vers Moscou ? Traverser l’espace baltique consiste à passer sans cesse de Bruxelles à Moscou, à franchir le front de repolarisation constante entre Orient et Occident.

D’un côté, les portes de l’Eurasie et l’ancienne route des Varègues aux Grecs. De l’autre, une communauté de sigles et d’acronymes qui semblaient exercer une attraction irrésistible. Pour scinder les pièces d’un puzzle pacifique, il aura fallu qu’un sous-marin russe soit à deux doigts d’entrer dans les eaux territoriales suédoises, que la crise ukrainienne pose un miroir sur des peurs non résorbées, réelles ou imaginaires, et que les grandes puissances mondiales continuent de s’y projeter. La violence est interne, elle est externe. Mais pour ceux qui ne font pas la guerre, l’Europe commence sur les rives de l’Atlantique et s’arrête sur les pentes de l’Oural.

La Baltique existe-t-elle ? Pas plus que la Scandinavie, que le trio balte, que l’Europe centrale. Mais des politiques, des intellectuels, des habitants ont prononcé un jour ces mots et ont tracé, par une consistance verbale, les débuts d’un organisme spatial. La fonctionnalité du bas a créé des interdépendances du haut, des membres et des estomacs. Dans un espace transnational flou, aux limites flottantes, l’enjeu est désormais de s’ancrer quelque part, de désigner un centre. Nostalgie du centre ou dictature du centre ? Cherchez donc une tête baltique, vous n’en trouverez pas, en tout cas pas ici. Les Allemands, Suédois et Russes avaient cette ambition organisatrice. Bien naïf celui qui aujourd’hui nierait la dépendance, parfois douce, parfois amère, qu’ils ont suscitée. La Baltique orientale dessine une synthèse inouïe de la persistance de ces aires d’influence : héritage allemand, investissements et parrainages nordiques, exportations russes de gaz et de pétrole. Mais aujourd’hui, les États baltes se tournent, eux aussi, en direction de la mer Noire et vers l’Asie, ponts aux portes de l’Europe.

La Baltique est constitutive de l’originaire européen mais elle le transcende largement sur ses marges. Les chocs de l’histoire ont été violents et la plupart se sont transposés sur ses rives. Pourtant, rien dans la vie quotidienne ne semble fracassant : les mutations sont avant tout pragmatiques, les relations sociales parfois harmonieuses, le caractère modeste et il est, malgré tout, plus souvent question de tensions que de conflits, d’évolutions que de révolutions. Comment expliquer alors cette mélancolie nordique si souvent perceptible ? Doit-on lire la brisure de l’idéal dans l’absence de démesure ? La Baltique est certes traversée de puissances territoriales mais le rayonnement qu’elle exerce prend la forme de bas bruits.

 


 

EN SAVOIR PLUS

Histoire naturelle de Pline l’Ancien, préface de Didier Travier et de Robert Barbault (2009)

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II de F. Braudel (1949)

L’Europe de la Mer du Nord et de la Baltique. Le monde de la Hanse d’A. d’Haenens (1984)

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