Pelléas et Mélisande © Julien Benhamou
Pelléas et Mélisande © Julien Benhamou
Chronique

Pelléas et Mélisande à Bordeaux : « Vous êtes des enfants ! »

par Laurent Amourette | le 23 janvier 2018

Très grande réussite scénique et musicale pour ce Pelléas et Mélisande bordelais qui marque les prises de rôles de Chiara Skerath, Stanislas de Barbeyrac et Alexandre Duhamel dans les trois rôles principaux

 

En entrant dans l’Auditorium de l’Opéra de Bordeaux, on pourrait croire qu’on s’apprête à assister à une version de concert de Pelléas et Mélisande, ou au mieux à une simple « mise en espace ». L’orchestre est installé sur scène, à peine masqué par un rideau translucide de tulle noir, et on ne voit que deux minces espaces réservés aux chanteurs, à l’avant et à l’arrière de la scène. Pourtant, on se rend compte au bout de quelques minutes de spectacle qu’il s’agit d’une véritable proposition scénique. Et quelle réalisation ! Avec des moyens assez sommaires, c’est finalement un vrai Pelléas théâtral auquel nous assistons.

Autant le dire sans détours, ce spectacle est une grande réussite. La mise en scène de Philippe Béziat et Florent Siaud est sobre mais d’une infinie poésie. Elle est soutenue par un remarquable travail sur les lumières (Nicolas Descôteaux) et sur la vidéo (Thomas Israël). L’usage de la vidéo, s’il se répand de plus en plus au théâtre et à l’opéra, n’est pas toujours gage de réussite et sert malheureusement parfois de cache-misère à des productions par ailleurs peu inspirées. Ici, bien qu’omniprésente, la vidéo ne sent jamais le simple « geste technique ». Elle figure tour à tour les lieux de l’intrigue dans lesquels évoluent les personnages (l’apparition du ciel lorsque Golaud et Pelléas remontent des souterrains est spectaculaire) mais soulignent également les aspects symboliques de l’œuvre. Parmi les superbes images, on retiendra l’anneau de Mélisande tournoyant lentement dans l’eau, le gros plan sur le regard de la jeune femme lorsqu’elle murmure à Pelléas « C’est que je te regarde » en lui tournant pourtant le dos, et bien sûr l’admirable scène de la tour où la chevelure de Mélisande devient celle d’une comète qui tombe au pied de la tour et enveloppe le corps de Pelléas. Brillante idée qui évite la figuration d’une vraie chevelure interminable (ce qui est parfois grotesque) sans éluder complètement le symbole.

Mais la réussite de ce spectacle repose également sur une superbe exécution musicale. Et pourtant il s’agit d’une prise de rôle pour les trois rôles principaux. Chiara Skerath et Stanislas de Barbeyrac semblent si parfaitement coller à leurs rôles qu’on peine à croire qu’ils l’interprètent ici pour la première fois. La jeunesse des interprètes contribue sûrement à accentuer le sentiment que nous assistons à la naissance d’un amour entre deux adolescents, donnant raison à Golaud qui s’écrie « Vous êtes des enfants ! Quels enfants ! ». Dans la première partie du spectacle, Chiara Skerath avance voûtée, l’air effrayé et donne l’impression de constamment s’excuser d’être là. Son chant est d’une grande clarté et on sent chez l’interprète une grande attention au texte qu’elle sert. Ni femme fatale, ni femme-objet, cette Mélisande touchante de fragilité finit par quitter le monde tout doucement. Au dernier acte, sa voix s’éteint peu à peu et elle finit par mourir debout, dans un grand rectangle de lumière figurant son lit de mort. Si on avoue préférer pour Pelléas une voix de baryton, Stanislas de Barbeyrac vient définitivement balayer notre scepticisme tant son interprétation est sensible et naturelle. La violence de Golaud a rarement été aussi saisissante. Alexandre Duhamel campe un homme tourmenté et extrême sans jamais sacrifier à la qualité du chant. Sa dernière scène n’en est que d’autant plus pathétique. L’homme meurtri exprime des regrets bouleversants à genoux devant Mélisande. Mais c’est trop tard. Trop tard pour comprendre, trop tard pour demander l’absolution pour un mal déjà fait.

Aux côtés de ces prises de rôles, Sylvie Brunet-Grupposo est une Geneviève de luxe. On l’y a entendue maintes fois, et pourtant on a sans cesse l’impression de redécouvrir ce personnage trop peu présent. Dans son bref échange avec Mélisande, elle suggère moins la résignation qu’une réelle joie de vivre et une sorte d’élan maternel envers la jeune femme qu’elle semble seule à pouvoir véritablement comprendre. L’Arkel de Jérôme Varnier est également très juste et très musical. En revanche, on avoue n’avoir pas été follement emballés par l’Yniold de Maëllig Querré, au jeu moins immédiatement naturel, et dont la justesse musicale est parfois discutable.

Pour soutenir ce bel ensemble, Mark Minkowski dirige les forces de l’Opéra National de Bordeaux avec une clarté et une fluidité admirables. L’attention permanente qu’il porte aux chanteurs ne l’empêche pas de faire ressortir de l’orchestre des couleurs de la partition qu’on avait presque oubliées. Sans cesse présent au milieu de la scène, l’orchestre en devient un personnage à part entière, littéralement au cœur de ce drame.

On ressort bouleversés mais ravis de ce spectacle en espérant qu’il sera rapidement repris dans une distribution identique, ou de la même immense qualité.

 


Pelléas et Mélisande
Drame lyrique en 5 actes et 12 tableaux de Claude Debussy (1902)
Livret de Maurice Maeterlinck

Stanislas de Barbeyrac (Pelléas)
Chiara Skerath (Mélisande)
Alexandre Duhamel (Golaud)
Jérôme Varnier (Arkel)
Sylvie Brunet-Grupposo (Geneviève)
Maëlig Querré (Yniold)
Jean-Vincent Blot (Médecin/Berger)

Chœur de l’Opéra National de Bordeaux
Orchestre national Bordeaux Aquitaine
Direction : Marc Minkowski

Mise en scène : Philippe Béziat et Florent Siaud
Costumes : Clémence Pernoud
Lumières : Nicolas Descôteaux
Vidéo : Thomas Israël

Auditorium de l’Opéra de Bordeaux, le 21 janvier 2018




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