© Nora Lindström
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A la loupe
Hors-série

Un peuple musical

par Kevin Kleinmann | le 18 décembre 2015

On s’interroge souvent sur les différences qui séparent les sociétés nordiques de nos sociétés d’Europe occidentale. En Finlande et en Estonie, au-delà de la différence de culture, de langue, de géographie, de l’histoire, la vraie fracture avec nos pays se situe dans l’éducation. C’est en étudiant le fonctionnement de l’enseignement que l’on comprend celui de la société.

L’éducation occupe une place centrale dans la société finlandaise. Au sortir de la guerre, la nation était dévastée : les Finlandais avaient choisi de s’unir au IIIe Reich pour lutter contre l’URSS qui menaçait une indépendance chèrement acquise en 1917. Endettée par la guerre et les réparations dues à l’URSS victorieuse, la Finlande a décidé d’investir dans un domaine pour relancer son économie : l’éducation. Voilà ce qu’on aurait du mal à imaginer en France – où l’enseignement n’a jamais été totalement repensé, comme ce fut le cas en Finlande. On commence péniblement, ici, à imaginer dans les instituts les plus modernes (et souvent inspirés de modèles américains, comme les écoles de commerce), à envisager des cours qui ne soient pas magistraux. Mais c’est encore difficile à mettre en pratique : dès la plus tendre enfance, on habitue nos enfants à être confrontés à leur professeur, on construit un fossé entre eux, qui ne se résoudra jamais dans leur cursus. Les professeurs étrangers, habitués à une autre pédagogie, qui viennent enseigner en France, ont du mal à mobiliser leurs élèves : ils se retrouvent face à un mur de verre qu’ils ne connaissent ni dans les pays nordiques ni aux Etats-Unis.

De la crèche jusqu’au baccalauréat, les jeunes Finlandais sont assis en rond. Le professeur est l’un d’eux : on l’appelle par son prénom, on l’invite aux sorties, aux goûters, aux soirées. Il n’est plus le garant de la discipline. Délesté de son habit de maître, le professeur revêt celui de mentor ; en obtenant la confiance des élèves plutôt qu’en s’imposant à eux, il obtient aussi celle de la société. Il décide du contenu et de la forme de son cours, comme les directeurs décident de la gestion de leur établissement. La confiance donnée, dans un sens, aux directeurs, aux professeurs, dont le titre est toujours extrêmement noble, par l’ensemble de la société, se répercute, dans l’autre sens, sur les élèves : la confiance en soi, l’auto-évaluation et le vivre-ensemble sont les valeurs principales de l’enseignement finlandais. Et cela fonctionne.

Cette vision horizontale des rapports humains est sans doute le fondement de la société finlandaise. En Finlande, la grande marge que l’on laisse aux enfants dès leur plus jeune âge, en leur permettant ainsi de trouver eux-mêmes leur propre censure et leur propre liberté, ôte tout sens à cette quête d’individualisme : c’est une valeur acquise, qui leur ouvre la porte à une autre recherche – le vivre-ensemble, la solidarité. Dans cette recherche-là, l’égoïsme des citoyens comme celui de la nation sont impensables : on s’ouvre facilement au changement, à un pragmatisme qui fait fi des conservatismes et des idéologies.

On retrouve cet esprit dans la pratique d’orchestre, plus fondamentale dans l’apprentissage musical qu’en France où la carrière de soliste est toujours privilégiée – même inconsciemment. Mais plus que l’orchestre, c’est la tradition chorale des campagnes finlandaises et estoniennes qui les distinguent de nos traditions. Nous avons en France une culture littéraire, pas musicale. La langue est une explication évidente : il doit y avoir des démonstrations linguistiques qui permettent de comprendre l’attrait d’une culture pour le chant. En finnois et en estonien, deux langues très similaires, mais qui ne ressemblent à aucune autre langue européenne (mis à part le hongrois), toutes les lettres se prononcent : il n’y a évidemment aucune muette, mais les lettres dédoublées s’entendent bien plus que dans les langues latines. Les subtilités que cela entraîne expliquent sans doute le développement de l’oreille musicale des peuples finno-ougriens. Chaque village possède son chœur. J’aimerais convaincre le gouvernement estonien de rajouter dans sa Constitution une notion qui pourtant est essentielle : il s’agit d’un « peuple musical ».

Malgré les coupes financières qui affectent le budget de la culture depuis trois ans, la place de la formation musicale dans le cursus scolaire est toujours aussi importante. La présence de la musique dans la vie des Finlandais, et donc l’absence de fracture entre musique traditionnelle, musique savante et musique de variétés, sont les principaux facteurs de ce que l’on appelle le « miracle finlandais » : un taux impressionnant de musiciens pour l’ensemble de la population. C’est grâce à ce miracle que des compositeurs comme Jean Sibelius, Uuno Klami, Oskar Merikanto et son fils Aare, ou Joonas Kokkonen, que je considère comme le plus grand compositeur finlandais après Sibelius, ont permis la renaissance de leur nation à chaque moment de son histoire.

Propos recueillis par Constance Clara Guibert

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