Vincent Larderet @ DR
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Chronique

Festival piano au Musée Würth : musique, art et… quincaillerie !

par Jany Campello | le 28 novembre 2017

La deuxième édition du festival international Piano au Musée Würth s’est déroulée du 10 au 19 novembre à Erstein, non loin de Strasbourg. Des musiciens de tout premier plan s’y sont produits, choisis par son directeur artistique Vincent Larderet. Parmi eux Vadym Kholodenko, Philippe Bianconi, Nelson Goerner, Ana Kipiani, Marc Coppey, Nicolas Dautricourt, Peter Laul et Herbert Schuch. Une affiche qui se revendiquait à juste titre internationale. 

 

Ce festival né de la rencontre de la directrice du musée Marie-France Bertrand et de Vincent Larderet, on le doit avant tout à l’engagement de Reinhold Würth, collectionneur d’art contemporain mais aussi grand mélomane. A son actif, 15 musées d’entreprises en Europe, ainsi qu’une fondation dédiée à la musique en Allemagne, une scène au sein de son siège, avec son orchestre philharmonique à demeure! Le musée bâti il y a dix ans dans l’enceinte de l’entreprise Würth, spécialisée dans la quincaillerie industrielle, est doté d’un magnifique auditorium à l’acoustique parfaite, d’une capacité de 200 places: l’écrin qu’attendait la musique pour piano, maillon manquant du paysage musical alsacien. Un Steinway de concert y a élu domicile: Reinhold Würth ne lésine pas sur les moyens, ce festival ne faisant appel à aucun soutien extérieur, hormis une participation de la ville d’Erstein.

Mais venons-en aux concerts. La programmation n’a eu d’égale que la qualité du lieu: son architecture contemporaine offre un cadre chaleureux et convivial, propice à la détente et à la flânerie culturelle. Une solution idéale pour échapper à la morosité de novembre et passer un week-end en couleurs, celles de la musique et de la peinture réunies, grâce au voisinage de l’exposition en cours ( « De la tête aux pieds » rassemblant une part de l’abondante collection Würth). Nous avons pu, en outre, assister au direct des vivants débats musicaux de Radio Accent 4 et écouter la classe de maître de haute volée de Philippe Bianconi.

Philippe Bianconi © Bernard Martinez

Philippe Bianconi © Bernard Martinez

Vincent Larderet a donné le concert d’ouverture avec un généreux programme: le second livre des Préludes de Debussy, dont il publie l’intégralité chez Ars Produktion, puis Liszt (Après une lecture de Dante, et Nuages gris), Berg (sonate opus 1) et De Falla (Fantasia Baetica). Faisant montre d’éloquence dans un jeu affirmé aux contours nets, il est resté au plus près du texte de Debussy, comme il se plait à le dire, excluant toute idée de flou dans le rendu, inspiré sans doute par la clarté ravélienne dont il a su auparavant si bien traduire l’univers. Dans la Sonate de Berg, sa vision engagée a relevé de l’expressionnisme, privilégiant une approche à dominante verticale de l’écriture, plus que l’entrelacement et le galbe de ses lignes. Une grandeur d’expression a dominé  Après une lecture de Dante, donnant sa dimension à cette fantasia quasi sonata, ainsi que la Fantasia Baetica à l’exubérante difficulté maitrisée de bout en bout.

Le lendemain, soirée russe: nous avons entendu Vadym Kholodenko dans Medtner, Rachmaninov et Scriabine, alliant robustesse et délicatesse du chant, densité sonore et profusion des contrastes. Les Contes de fées opus 51 de Medtner ont séduit par leur foisonnement mélodique et la richesse d’imagination de l’interprète mise à son service. Dans les Préludes de Rachmaninov et les pièces de Scriabine (les 8 études opus 42, le Poème tragique opus 34, le Poème satanique opus 36, et la Sonate n°5 opus 53) le pianiste a su déployer un éventail de nuances et de dynamiques d’un grand ambitus, maniant les oppositions de masses sonores, les blocs compacts et la ténuité, la puissance tellurique et l’impalpable volando scriabinien avec un sens accompli de l’équilibre, et une rondeur de son incomparable. Comment ne pas être fasciné par cet artiste d’exception?

Enfin, Philippe Bianconi, au jeu profond et incarné, a fait vibrer de poésie et d’émotion Schumann, Saint-Saëns, Fauré et Debussy. Les Papillons opus 2 de Schumann, loin d’être anodins, ont trouvé sens sous ses doigts et unité dans le décousu, les reprises jamais vraiment semblables mais toujours baignées de tendresse, de rêverie, d’espièglerie. Le pianiste parvient à la même unité dans les Davidsbündlertänze opus 6 de Schumann, sans pour autant gommer leur côté fantasque. Le Souvenir d’Italie opus 80 et la Valse Canariote opus 88 de Saint-Saëns sont des pièces brillantes sans grande profondeur (ce qui fait aussi leur charme!), qu’il a défendues avec ardeur et non sans une certaine saveur, s’octroyant quelques clins d’oeil au flonflon de l’accordéon dans la valse. Après le raffinement de la Ballade opus 19 de Fauré, à l’écriture alambiquée entre ombre et lumière, quatre préludes du premier livre et l’Ile Joyeuse de Debussy: de l’ineffable mystère de Voiles aux sonorités doucement nimbées de pédale, à l’effervescente et éclatante Ile Joyeuse, Philippe Bianconi est par excellence dans son élément. La peinture, la couleur? Nous les avons aussi trouvées dans ce musée, bien vivantes, sur la toile de son toucher fin et élégant.

Il nous reste à souhaiter bel avenir à ce festival et à ce musée, dont la qualité artistique indéniable vaut bien plus que le détour !




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