Folle journée de Nantes © DR
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Chronique

Vers un monde nouveau : une Folle Journée pas comme les autres

par Jany Campello | le 14 février 2018

Il y a quatre ans, bien avant que la question de la migration ne vienne au devant de l’actualité avec l’acuité que nous connaissons, René Martin avait imaginé, pour la Folle Journée, la thématique de l’exil. Choisie pour l’édition 2018 elle n’en a pris que plus de poids, et l’évènement musical annuel une coloration d’autant plus particulière.

 

« Vers un monde nouveau », car de l’exode à l’exil, le voyage forcé vers l’inconnu, la nostalgie du pays perdu, l’espérance, ou la désespérance, ont inspiré de façon souvent puissante et poignante, nombre de compositeurs, célèbres ou restés dans l’ombre. La force de cette édition a été de rappeler que Chopin, puis Prokofiev, Stravinsky, Rachmaninov, Bartók, Ligeti, mais aussi Hindemith, Messiaen, Granados, pour les plus illustres subirent l’exil. Elle a été surtout de programmer ces musiciens moins connus, voire totalement ignorés, victimes du nazisme, morts dans les camps ou contraints à la fuite, ceux de Terezin, notamment, qui ont composé en captivité, avant d’être assassinés à Auschwitz. Son incontestable réussite tient dans cette performance d’un taux record de remplissage de 95%, pour une programmation à 60% composée d’œuvres du XXème siècle. Il faut croire que le public a été particulièrement sensible au sujet, au-delà de la confiance qu’il voue depuis des années au créateur de la Folle Journée. Le piano y fut bien représenté, seul ou avec orchestre, dans les concertos de Chopin, Prokofiev, Bartók. En voici un petit tour d’horizon, car à la Folle Journée, avec la plus grande motivation du monde, on ne peut tout entendre, tant la musique est partout à la fois!

En premier lieu, l’ébranlement de la sonate en si mineur opus 58 de Chopin jouée par Nelson Goerner : cet artiste qui a enregistré l’année dernière un remarquable album consacré aux nocturnes, a donné à cette œuvre un souffle poignant, cherchant dans ses profondeurs une vérité intérieure, sans grandiloquence, mais avec noblesse et pudeur. Au cœur de celle-ci, le largo et sa longue cantilène formait un nocturne, un havre serein, entre les remous intérieurs, le lyrisme de l’allegro initial, et l’ardeur galvanisante du presto final. L’ensemble était tenu de bout en bout par une main gauche à la présence et aux sonorités particulièrement expressives. Quelle émotion !

Du récital de Marie-Catherine Girod, donné dans la petite salle de quatre-vingt places baptisée pour l’heure Paul Célan, nous avons retenu les découvertes, nichées au cœur d’un programme où l’exil intérieur était aussi évoqué avec Schumann, dont les pièces piochées dans plusieurs opus donnaient un aperçu. Découverte donc que la musique d’Arthur Lourié, compositeur russe comme son nom ne l’indique pas, dont l’œuvre date de la première moitié du XXème siècle. Emigré comme lui, il vécu dans l’ombre de Stravinsky, et sa musique porte une empreinte néoclassique. La pianiste en donnait son opus 1: cinq préludes, aux caractères plutôt rêveur et contemplatif, et A Phoenix Park Nocturne, énigmatique pièce, plus sombre. Suivaient les cinq esquisses en sépia d’Ernest Bloch, et la Fantaisie bétique de Manuel de Falla qui clôturait énergiquement le programme, saturant l’espace devenu étroit pour le volume sonore.

Autres inconnus donnés à découvrir par Eliane Reyes, entre Alexandre Tansman et Chopin: Ernest Toch, Hans Gal, et Egon Wellesz, trois compositeurs autrichiens ayant fui le nazisme et contemporains de Tansman. Le jeu affirmé d’Eliane Reyes, que la virtuosité n’effarouche pas, loin s’en faut, trouva en final une acuité particulière dans la première ballade de Chopin, rapide, tracée d’une seule envolée épique, ce qui ne fut pas sans nous rappeler l’interprétation de Robert Casadesus autrefois, mais cependant avec la patte d’une digne héritière de Martha Argerich.

Écouter les Musica Ricercata de Ligeti de bon matin est une excellente manière de commencer une journée, surtout lorsqu’elles sont jouées par Matan Porat. Le pianiste a captivé son public, maîtrisant tout de ces pièces conduisant au ricercare final: dans une architecture impeccablement pensée, les couleurs, les résonances, la précision du rythme, le pianiste a su donner toute l’expressivité particulière à chacune d’elles, jouées sans froideur. Matan Porat a poursuivi son programme exigeant avec Harmonies du soir et la Vallée d’Obermann, de Liszt, offrant de beaux contrastes, de la puissance extatique à l’intimité du pianissimo subito. Le piano de Porat chante de l’intérieur, et son Liszt n’est pas de salon. Il a cette force profonde qui nous porte de l’agitation à la paix, de l’angoisse à la félicité, de la violence à la douceur. Un pianiste à ne pas perdre de vue.

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La benjamine de nos pianistes, Marie-Ange Nguci, s’accommoda fort bien de l’exigeante acoustique de l’auditorium du CIC Ouest. Après une interprétation brillante de l’introduction et Rondo opus 16 de Chopin, vivante d’idées et de finesses réalisées dans un goût sans faille, elle nous fit entendre deux études-tableaux de Rachmaninov (4 et 5 opus 39), puis la sixième sonate opus 82 de Prokofiev. Si l’on peut à la rigueur estimer que quelques années permettront à la jeune pianiste d’épurer sa vision d’un Rachmaninov un peu trop complaisant, on oublie ce péché de jeunesse à l’écoute de son Prokofiev, absolument prodigieux ! Autant dire qu’elle ne le joua pas sur le bout des doigts ! Elle le prit à bras le corps, et en donna une interprétation charnue. Résultat: du son, de la « niaque » dirait-on, une énergie incroyable, et cette dose de dérision si perceptible dans la musique de ce Serge-là ! Quelle trempe à seulement dix-neuf ans !

Enfin le dernier jour, on ne put se priver d’écouter au même endroit Luis Fernando Pérez, dans un programme Albeniz (extraits d’Iberia et des Chants d’Espagne) – Rachmaninov (quatre des préludes opus 23). Bien qu’il nous confiât avoir eu du fil à retordre avec la mécanique du piano, on passa un moment des plus délicieux tant le jeu de cet artiste est admirable d’élégance. Point besoin d’en faire trop, de briller, il faut aller à l’essentiel, donner de la tenue, de la beauté…c’est ainsi que Luis Fernando Pérez nous touche, nous séduit, et habite la musique, avec sincérité.

On repart encore frustré d’avoir dû laisser de côté tant d’autres artistes magnifiques, mais le rendez-vous est déjà pris pour l’année prochaine, pour un voyage au long cours. Pendant de l’exil, cette fois le voyage choisi, le voyage rêvé peut-être, sera le centre de la thématique, avec des « Carnets de voyage » musicaux rapportés, on s’y attend, de tous les coins du monde. Parmi d’autres, la musique baroque peu représentée cette année, s’y trouvera cette fois parfaitement à son aise.




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