Pinocchio à Aix-en-Provence
Pinocchio à Aix-en-Provence © Patrick Berger / Artcompress
Chronique

Pinocchio à Aix : Naissance d’un opéra

par Luc Evrard | le 6 juillet 2017

Le Festival d’art lyrique d’Aix en Provence s’ouvre sur la création mondiale de Pinocchio, composé par Philippe Boesmans, sur un livret de Joël Pommerat qui signe également la mise en scène. Un magnifique et féérique lever de rideau !

Dans un monde, celui de l’opéra, décrit (et critiqué) comme une survivance du passé, dont l’actualité de fait réside le plus souvent dans la revisitation d’un répertoire séculaire, c’est une chance rare de vivre la naissance d’une oeuvre nouvelle, jamais jouée, jamais vue, jamais entendue, jamais commentée non plus.

L’atmosphère s’en ressent dès l’arrivée au grand théâtre d’Aix en Provence, où s’ouvre ce lundi 3 juillet, la 69ème édition du Festival d’art lyrique. Chacun, même le plus blasé des critiques, vient assister à un évènement qui par définition le sort de la routine. Il y a dans l’air comme une excitation particulière. Celle de la découverte, pour le meilleur… ou pour le pire. Tuons de suite le suspense ! Avec ce Pinocchio, c’est du meilleur qu’il s’agit. Et il est tout à fait salutaire que cette vision subtile et profonde de la marionnette de Carlo Collodi (1826-1890) vienne aujourd’hui s’inscrire dans notre imaginaire collectif aux côtés du rouleau compresseur archétypal imposé par Disney.

On pouvait le pressentir à la qualité des ingrédients réunis par Bernard Foccroulle pour cette commande du Festival d’Aix qui co-produit l’oeuvre avec La Monnaie de Bruxelles et les Opéras de Dijon et Bordeaux où Pinocchio sera prochainement visible.

Le compositeur belge Philippe Boesmans, octogénaire vaillant et fragile, universellement reconnu pour son talent à produire une musique inventive, accessible, rétive aux dogmes et aux chapelles, signe avec Pinocchio son 7ème opéra.

« Peut-on devenir un autre, et si oui, quel en est le prix ? « 

Après « Au monde » en 2014, c’est son deuxième opus commun avec Joël Pommerat, un grand du théâtre contemporain. Pommerat ne met en scène que ses textes, et la plupart du temps ceux qui naissent du travail de plateau de sa compagnie Louis Brouillard dont il guide puis écrème les improvisations. « Au monde » découpe au scalpel le drame successoral aussi intime que politique d’une famille d’industriels. Son adaptation pour l’opéra est un succès. Les deux créateurs décident donc de se lancer dans une nouvelle aventure. « Plus légère », demande Boesmans. Va donc pour Pinocchio qui n’attend que ça depuis que Joël Pommerat en a tiré en 2008, une pièce dite pour enfants. Sa deuxième escapade hors du théâtre de plateau, dans la mythologie enfantine qu’il affectionne aussi beaucoup – un Chaperon rouge l’avait précédé, une Cendrillon l’a suivi -.

Compte tenu des antécédents de ces auteurs, il va de soi qu’au final ce Pinocchio opératique n’est en rien une pièce pour enfants, même s’il est hautement recommandé de les y emmener. Les jeunes spectateurs de la première lundi à Aix étaient visiblement ravis. Les moins jeunes aussi. Tous ont vivement acclamé un spectacle haletant et simplement beau qui en deux heures, un prologue, 23 scènes,un épilogue, pose à travers toutes les péripéties de la marionnette de Collodi – aucune ne manque à l’appel – une question fondamentale à tout un chacun : « Peut-on devenir un autre ? Et si oui, quel en est le prix ? »

Car l’obsession de ce pantin de bois doué de parole est de devenir un vrai petit garçon, autrement dit un homme, au sens générique du terme. Bien entendu, à chaque carrefour de son chemin semé d’embûches, deux options se présentent. L’une de facilité. L’autre d’effort. Universel dilemme. « Accepter la contrainte peut être nécessaire pour construire sa liberté et son émancipation », dit sagement Joël Pommerat pour résumer le douloureux apprentissage de Pinocchio.

Pinocchio à Aix-en-Provence

Pinocchio à Aix-en-Provence © Patrick Berger / Artcompress

C’est un spectacle en noir et blanc que Pommerat et son complice scénographe Eric Soyer nous donnent à voir. Plutôt noir que blanc d’ailleurs. On est bien dans l’esprit manichéen des contes. On est bien aussi dans la manière habituelle de leur théâtre.

« La couleur, c’est la musique qui s’en charge. »

Le plateau est nu, les ténèbres presque palpables tant la lumière est rare. Elle esquisse et sculpte les personnages plus qu’elle ne les éclaire. Les exceptions n’en sont que plus éclatantes : Le masque du narrateur-directeur de troupe – Pommerat a pris l’option du théâtre dans le théâtre -, la chanteuse de cabaret – pour la voir, Pinocchio vend son livre de classe – , les tueurs façon Klu-Klux-Klan qui l’attendent à sa sortie de prison pour le lyncher, et bien entendu la Fée qui veille sur lui, généreuse ou sévère – le nez de Pinocchio qui s’allonge à chaque mensonge, c’est son oeuvre -, mais toujours présente et immaculée. Un zeste de vidéo, captée sur le plateau ou préenregistrée, quelques rares effets spéciaux – laser bleu sur une nappe de fumée blanche pour la mer aussi réussie qu’agitée -, voilà pour la gamme chromatique restreinte de ce Pinocchio.

La couleur, c’est la musique qui s’en charge. Et Philippe Boesmans qui n’a plus rien à prouver fait parler le métier. La partition est narrative, mais sans lourdeur aucune, et d’une variété infinie.  » Je compose avec l’histoire de la musique, reconnait Boesmans. Je m’en sers comme d’une vaste réserve dans laquelle il est permis de promener son esprit librement. »

Pinocchio à Aix-en-Provence

Pinocchio à Aix-en-Provence © Patrick Berger / Artcompress

Tout y passe donc au gré des besoins de l’oeuvre et de l’inspiration fertile du compositeur. Du classique de papa à la musique atonale, des mélodies suraigües de la Fée aux dissonances d’un pantin désarticulé, d’une classe en plein chahut, d’une tronçonneuse en action, en passant par le jazz manouche, le hip-hop et la chansonnette, la palette musicale de ce Pinocchio est d’une richesse inouïe. D’autant plus réjouissante qu’elle est servie par une distribution impeccable, investie et complice. Nombre des chanteurs ici présents étaient déjà de l’aventure d’Au Monde.

Le baryton Stéphane Degout campe entre autres rôles, un directeur de troupe élégant et hiératique qui pourrait bien avoir été inspiré à Pommerat par Pommerat lui-même :  » Ma compagnie et moi, on ne plaisante pas avec la vérité! « . La soprano Chloé Briot est espiègle à souhait dans le rôle titre. La basse Vincent Le Texier est aussi terrible en maître d’école qu’émouvant en Gepetto, le malheureux père bousculé par sa créature. Le ténor Yann Beuron est aussi affreux en juge expéditif qu’il est drôle en patron de cabaret attendri et enrhumé. En caressant pianissimo le contre mi-bémol, comme s’il s’agissait d’une berceuse ordinaire, la soprano colorature canadienne Marie-Eve Munger nous donne envie de revenir à l’enfance, et de recommencer à croire aux Fées. Que mon nez s’allonge si je mens !

 


Les 3, 7, 11 et 14 juillet à 20h00, les 9 et 16 juillet à 17h00, Grand Théâtre de Provence

Retransmis en léger différé sur France Musique le 9 juillet à 20h




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