© Agathe Poupeney
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Chronique

Platée ou la folie du costume

par Maxime Margollé | le 3 novembre 2015

Créée il y a plus de quinze ans (1999), la production de Platée reprise au Palais Garnier du 7 septembre au 8 octobre dernier n’en finit pas de séduire. Si l’orchestre des Musiciens du Louvre que dirige presque les yeux fermés Marc Minkowski témoigne d’une connaissance intime de la partition et que la mise en scène de Laurent Pelly ne laisse aucune place à la lassitude, les costumes ont également une place essentielle dans cette œuvre au comique résolument bouffon. L’attention avec laquelle ils paraissent avoir été réalisés interroge d’ailleurs sur la manière dont ils viennent seconder – brillamment – les subtilités de la partition de Rameau et du livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville. Ils éclipsent le souvenir de ceux de la production donnée à l’Opéra Comique lors de la saison 2013-2014, où les costumes à la modernité bienvenue avaient toutefois été réalisés sans tenir pleinement compte des origines satiriques de l’œuvre créée le 31 mars 1745 en clôture des festivités du mariage du dauphin. Platée s’inscrivant en effet dans la longue tradition des fables qui mettent en scène des animaux afin de porter un regard critique sur la société des hommes. Cette œuvre qui se propose d’ailleurs de « corriger les défauts des humains » en utilisant « un risible stratagème » raconte comment Mercure et Cithéron décident d’organiser un faux mariage entre Jupiter et Platée, une horrible nymphe des marais, afin de guérir Junon de sa jalousie (d’où le titre alternatif de Platée, ou Junon jalouse). La nymphe en question, arrogante et d’une lubricité obscène, se laisse convaincre que le roi des dieux veut l’épouser mais se fait finalement humilier le jour de ses noces par Jupiter qui prouve ainsi à Junon le caractère grotesque de sa jalousie. Les costumes semblent revêtir un rôle particulièrement important dans Platée de Pelly/Minkowski, et viennent seconder les nombreuses finesses de l’œuvre.

Dans la production de l’Opéra Comique, Robert Carsen avait choisi de s’éloigner du marais pour transposer l’action à la fashion week. Jupiter apparaissait sous les traits de Karl Lagerfeld, Junon était Anna Wintour, la Folie, Lady Gaga, et Platée, un laideron emmailloté dans une serviette, un masque de beauté d’argile verte sur le visage évoquant ses origines batraciennes. Cette mise en scène, séduisante et clairement du côté de Platée, qui avait l’avantage de dénoncer les artifices de notre société moderne en brocardant le monde de la mode dans une volonté parodique tout en soulignant l’intemporalité de l’œuvre, perdait cependant certains liens avec la partition et son caractère fabuliste.

Car si les costumes et la mise en scène de Pelly, repris en ce début d’année à l’Opéra, ne sont pas aussi originaux que ceux de Carsen, ils secondent en revanche parfaitement toutes les bouffonneries théâtrales et musicales dont regorge Platée et donnent des clés facilitant la lecture de l’œuvre par le public contemporain. Ainsi, dès le prologue de cette production, tandis que le théâtre représente encore une salle de spectacle, un satyre vêtu d’un masque de grenouille démesurément grand apparaît. Ce personnage, dont les apparitions égayeront régulièrement la représentation, annonce le décor du premier acte qui représente, en accord avec le livret, « un grand marais plein de roseaux » dont les moisissures gagneront tout le décor à mesure que l’action avancera. Ainsi, lorsque Platée apparaît à la troisième scène du premier acte, le public est déjà dans l’ambiance. Celle-ci, vêtue d’une robe en forme de nénuphar, est sertie d’une perruque verte, dont les touffes hirsutes rappellent les moisissures du décor, et de gants imitant les mains des batraciens. Ici, le costume va donc au delà du simple maquillage vert et fait référence explicitement au monde animal présent tout au long de l’œuvre dans la dynamique parodique des fables. Grâce à la pertinence du costume du rôle titre, le public réagit immédiatement lorsque Philippe Talbot (Platée), accentue les rimes en « oi » habilement placées par le librettiste tout au long du texte de Platée dans un but humoristique. Ce croassement, souligné par les appogiatures indiquées dans la partition à la manière d’onomatopées ne fait que rendre plus ridicule encore la pauvre nymphe qui s’imagine séduire Jupiter.

En outre, alors que le roi des dieux, interprété par François Lis, était jusqu’à présent vêtu d’un costume moderne brodé de strass, les liens avec la fable et l’anthropomorphisme animal suggéré par le livret et la partition se poursuivent au deuxième acte, invariablement appuyés par les costumes. Ainsi, dans la scène des métamorphoses, lorsque le roi des dieux, apparaît une première fois à Platée sous la forme d’un âne, l’acteur enfile un énorme masque tout en répondant aux questions de Platée « avec des sons naturels à la forme qu’il a prise ». Ces braiments, joués par les premiers et seconds violons à l’unisson et secondés par le masque d’âne du chanteur, provoquent inévitablement le rire des spectateurs et rompent avec les soupirs amoureux de la pauvre Platée. Puis, lors de sa seconde métamorphose, tandis que Jupiter enfile le masque d’un hibou au moins aussi gros que celui de l’âne, l’orchestre peint le « charivari des oiseaux » indiqué par le livret avant que Platée n’imite elle-même le hululement de l’oiseau nocturne. Ces différents costumes, identifiables immédiatement, secondent ainsi parfaitement les intentions comiques des auteurs et renforcent, par un procédé combinatoire, les aspects comiques du livret et de la partition.

Un autre exemple de la pertinence des costumes de cette production est celui de la Folie, rôle interprété brillamment par Julie Fuchs dont la fantaisie naturelle se marie parfaitement au personnage. Sa robe confectionnée avec des partitions, lui donne une profondeur inédite, qui se détache des visions féériques de certaines productions tout en rappelant de manière discrète au public le rôle déterminant de Rameau dans les fondements de l’harmonie moderne qu’il énonce dans ses Démonstration du principe de l’harmonie. La Folie devient dès lors une allégorie de la musique ou la représentation de Rameau lui-même. À bien y regarder (et écouter !), ses interventions nous éclairent d’ailleurs sur la vision du compositeur sur son art : en disant vouloir faire « d’une image funèbre / Une allégresse par [s]es chants » puis attrister « l’allégresse même par des sons plaintifs et dolents », Rameau ne veut-il pas, comme dans ses écrits théoriques, démontrer ici le pouvoir expressif de l’harmonie ? Si l’on fait attention au traitement dramatique et musical de ce personnage, on est vite persuadé de l’évidence de l’hypothèse : la Folie apparaît brusquement, interrompt l’action pour servir de divertissement avant la fin de l’acte, mais devient un élément incontournable de l’œuvre grâce au traitement musical étonnant de ses airs, tandis que le compositeur s’amuse à transformer le caractère du texte triste en quelques chose de gai en choisissant une mesure à trois temps, un tempo sautillant et en écrivant des vocalises sur des mots inhabituels comme « tombeau ». Ainsi, en représentant Rameau au travers de la robe de La Folie, Pelly et Minkowski facilitent la compréhension de ce personnage par le public. Avec finesse, ils permettent de faire comprendre au spectateur que le compositeur répond ici manière humoristique à ses détracteurs l’accusant de tuer l’expression au détriment de la science harmonique. Ne fait-il par chanter par Momus : « Je veux finir par un coup de génie / Secondez-moi ; je sens que je puis parvenir / Au chef d’œuvre de l’harmonie ».

Finalement, les costumes d’animaux issus de l’imaginaire de la fable ont une importance particulière pour la compréhension de l’œuvre par le public contemporain. Ce genre littéraire qui renvoie au concept du bouffon du roi, autorise à dire certaines vérités sous couvert d’irresponsabilité. Car si certains esprits mal placés ont associé la laideur de Platée à celle de l’Infante, l’audace de l’œuvre réside avant tout dans la morale de l’histoire dénonçant le mépris et la cruauté de la société des grands (les dieux) s’amusant du petit peuple (Platée). Dans cette perspective, les costumes de Laurent Pelly prennent tout leur sens, tandis que la réalisation de la robe de la Folie permet de mieux comprendre l’implication du compositeur dans cette œuvre. Plus qu’un simple opéra, Platée devient une tribune où Rameau peut répondre à ses détracteurs. Le personnage de la Folie lui permettant à la fois d’affirmer ses théories musicales et de prouver avec humour à ses ennemis le pouvoir expressif de la musique.

 


Platée, Comédie lyrique (ballet bouffon) en un prologue et trois actes (1745) représentée à l’Opéra de Paris du 7 septembre au 8 octobre 2015.

Musique : Jean-Philippe Rameau, Livret : Adrien-Joseph Le Valois d’Orville D’après Jacques Autreau

Direction musicale : Marc Minkowski, Mise en scène : Laurent Pelly

Thespis : Frédéric Antoun, Un satyre / Cithéron : Alexandre Duhamel, Momus : Florian Sempey, Thalie / la folie : Julie Fuchs, L’amour / Clarine : Armelle Khourdoïan, Platée : Philippe Talbot, Jupiter : François Lis, Mercure : Julien Behr, Junon : Aurélia Legay, Décors : Chantal Thomas, Costumes : Laurent Pelly, Lumières : Joël Adam, Chorégraphie : Laura Scozzi, Dramaturgie : Agathe Mélinand, Chef des Chœurs : Nicholas Jenkins

Chœur et Orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble

Coproduction avec le Grand Théâtre de Genève, l’Opéra national de Bordeaux, l’Opéra national de Montpellier, le Théâtre de Caen et l’Opéra de Flandre

 

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