Le Retour d'Ulysse © Vincent Pontet
Le Retour d'Ulysse © Vincent Pontet
Chronique

Le Retour d’Ulysse dans sa patrie : Pop Fiction montéverdienne

par Cinzia Rota | le 3 mars 2017

Dans la nouvelle production du Retour d’Ulysse au Théatre des Champs-Elysées tous les ingrédients étaient réunis pour un spectacle à succès : la musique de Monteverdi, une histoire mythologique, un merveilleux orchestre sur instruments d’époque, des spécialistes du baroque comme Magdalena Kožená, Isabelle Druet et Katherine Watson, et enfin l’exubérant Rolando Villazón. Retour sur une soirée en demi-teinte.

 

Le rideau se lève sur Pénélope, qui s’apprête à aller se coucher dans son lit conjugal, vide depuis 20 ans. Elle est vêtue d’une robe blanche soyeuse, tout comme son « double », la Fragilité humaine, premier personnage à s’exprimer dans le prologue, dans un lamento sur sa condition mortelle.
Directement interpellés, les Dieux font leur entrée sur scène chacun se présentant à son tour : le Temps « qui boîte mais a des ailes », habillé en pilote de Formule 1 avec une béquille, suivi par la Fortune, en version Jessica Rabbit/Marilyn Monroe, les yeux bandés, traînant une roue de la fortune sur roulettes (au cas où on n’aurait pas compris), et enfin Amour, se baladant avec des petites ailes blanches de Cupidon.

La metteuse en scène, Mariame Clément, nous offre une perspective ironique et désacralisante sur les Dieux, que l’on retrouve ensuite en train de boire des coups et s’ennuyer au « bar de l’Olympe », un PMU qui sent encore le tabac, bien loin de la cité divine décrite par Homère. Neptune, en capitaine Nemo, console son fils Polyphème qui ne s’est pas encore remis de l’attaque d’Ulysse ; tandis que, derrière le comptoir, une Junon aux mèches grossières remplit les verres de son mari Jupiter, un Jeff Lebowski vieilli, et de Minerve, autre habituée des lieux.
A côté de la fenêtre, ornée d’un rideau au crochet, un jeu de fléchettes décore le mur et sert d’expédient à un amusant jeu de plans, où une flèche mal lancée finit par tomber au premier plan, chez les mortels, qui l’interprétent comme un signe divin.

Le "bar de l'Olympe" dans le Retour d'Ulysse

Le « bar de l’Olympe » dans le Retour d’Ulysse © Vincent Pontet

Tout se joue donc sur le décalage et le contraste entre l’environnement clinquant et vulgaire des Dieux et celui plus classique et sobre dans lequel évoluent les mortels, séparés par un emblématique rideau argenté.

Malheureusement, petit à petit la narrative visuelle perd sa cohérence, évoluant vers un fatras de Pop Art (Warhol, Lichtenstein), peinture du XVIIIème siècle (les vêtements d’Euryclée), BD et cinéma (Tarantino, Cronemberg, et… la Mélodie du bonheur !).

A cette accumulation de références, s’ajoutent plein de détails inutiles à la compréhension, comme les onomatopées à la Lichtenstein qui viennent charger la belle scène où Ulysse tue les Prétendants, ou bien le burger géant qui descend sur scène (comme si on n’avait pas compris la passion d’Irus pour le Mac Do), ou juste très laids, comme les distributeurs automatiques, signe de la décadence de la maison…

Anne-Catherine Gillet (Minerve) et Mathias Vidal (Télémaque) dans le Retour d'Ulysse

Anne-Catherine Gillet (Minerve) et Mathias Vidal (Télémaque) dans le Retour d’Ulysse © Vincent Pontet

A côté de tout ça, on trouve pourtant des clins d’œil amusants, tels que la descente sur terre de Minerve et Télémaque sur un canapé en guise d’ascenseur, ou le t-shirt avec le Parthénon, et des solutions visuelles suggestives, comme Pénélope qui devient une marionnette sous le pouvoir de Minerve, ou encore la belle scène de l’arc, où cette dernière apparaît en Thémis, tenant deux seaux aux extremités de ses mains, pour ensuite en renverser le contenu (de l’hémoglobine) sur les corps des Prétendants, en les transformant en cadavres.

La metteuse en scène, Mariame Clément, nous offre une perspective ironique et désacralisante sur les Dieux, que l’on retrouve en train de boire des coups au « bar de l’Olympe »

Si les lumières de Bernd Purkrabek sont très réussies, capables de modifier le temps et l’espace avec grand réalisme, les décors de Julia Hansen sont également fascinants, à l’exemple de la scénographie construite en plusieurs plans, avec une trappe vers le sous-sol, un beau carrelage s’ouvrant sur un plan surelevé via deux escaliers symétriques, ou encore, tout au fond, un théâtre de marionnettes, qui cache le « bar de l’Olympe ». Nous remarquerons le suggestif « effet vertigo », qui accompagne chaque scène se déroulant dans l’Olympe, avec ce dernier qui avance vers le public pendant que les parois latérales se referment progressivement.

Magdalena Kožená (Pénélope) dans le Retour d'Ulysse © Vincent Pontet

Magdalena Kožená (Pénélope) dans le Retour d’Ulysse © Vincent Pontet

La distribution de son côté est plutôt homogène : l’élegante Minerva d’Anne-Catherine Gillet est un vrai régal, avec son legato souple et précis, tout comme Katherine Watson, à la voix fascinante, dont on aurait voulu entendre davantage.

L’élegante Minerva d’Anne-Catherine Gillet est un vrai régal, avec son legato souple et précis, tout comme Katherine Watson, à la voix fascinante, dont on aurait voulu entendre davantage

Emiliano Gonzalez Toro (Eurymaque) nous offre des duos comiques convaincants avec Isabelle Druet (Mélantho), chanteuse-comédienne hors-pair, dont la présence assurée remplit l’espace. Le timbre limpide de cette dernière se marie parfaitement avec celui, sombre et velouté de Magdalena Kožená, une Pénélope raffinée et digne dans sa souffrance.

Isabelle Druet (Mélantho) et Magdalena Kožená (Pénélope) Pénélope dans le Retour d'Ulysse

Isabelle Druet (Mélantho) et Magdalena Kožená (Pénélope) dans le Retour d’Ulysse © Vincent Pontet

Très bien choisis pour leurs rôles, le formidable Jörg Schneider nous amuse avec son Irus, déguisé en touriste américain, Mathias Vidal incarne un jeune Télémaque surexcité et Kresimir Spicer un Eumée attachant.
Finalement le seul à ne pas être au diapason (Hélas ! Dans tous les sens) est bien l’Ulysse (en version père Fouras) de Rolando Villazón, dont la voix apparaît fort fatiguée. Quel dommage pour cet artiste généreux, qui nous a offert des personnages inoubliables. Espérons vivement qu’il retrouve sa forme !

Kresimir Spicer (Eumée) et Rolando Villazón (Ulysse) dans le Retour d'Ulysse

Kresimir Spicer (Eumée) et Rolando Villazón (Ulysse) dans le Retour d’Ulysse © Vincent Pontet

Une soirée donc en demi-teintes, longue par moments, si ce n’était pour la splendide musique de Claudio Monteverdi qu’Emmanuelle Haïm parvient à sublimer en guidant de manière précise et authenthique son concert d’Astrée, dans lequel on remarquera le percussioniste Sylvain Fabre, véritable Mercure de beauté et musicalité.

 



Dans un but de rajeunir et démocratiser l’univers de l’opéra, d’utiliser l’innovation numérique pour la promotion culturelle et créer des synergies entre les écoles, les universités et les institutions, un innovant projet ludo-éducatif a été mis en place autour de la production.
Les étudiants ont réalisé, entre autre, des supports de communication interactifs, une campagne sur les médias sociaux, un blog, des bandes dessinées numériques et même une crème parfumée, que le public en salle a pu tester sous les yeux de la belle statue de Pénélope, qui depuis plus de 100 ans attend Ulysse dans le hall du Théâtre des Champs-Elysées.

Le livret "enrichi" du Retour d'Ulysse, réalisé par l'École de Condé

Le livret « enrichi » du Retour d’Ulysse, réalisé par l’École de Condé © DR

Les partenaires du projet : le Campus la Fonderie de l’Image – Université Paris XIII (communication numérique, design graphique, projets multimédias), l’Ecole de Condé (design, digital, arts graphiques, photographie et métiers d’art), l’Ecole 42 (métier de développeur informatique), l’Ecole Supérieure du Digital, l’Ecole Supérieure du Parfum, l’ISIT (traduction, management, communication), l’Université Paris VIII (département théâtre, dispositifs inter-médias), ainsi que l’Opéra de Dijon, le Musée Bourdelle et Le Concert d’Astrée.

La présentation du projet




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