© Rencontres Musicales d'Évian
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Chronique

Postromantisme et création aux Rencontres Musicales d’Évian

par Cinzia Rota | le 20 juillet 2015

La lumière de la fin de journée transfigure le ciel. Son éclat doux, qui traverse les portes ouvertes de la salle, se mélange à l’éclairage léger des cinq lustres en verre de Murano et cristal de Bohème.
Nous sommes à l’intérieur et à l’extérieur à la fois : les bouleaux, derrière et sur les côtés de la scène, font écho à la forêt de mélèzes dans laquelle nous nous trouvons, enveloppés dans une grange en pin de jura et cèdre rouge.
Dans ce lieu où nature et artifice cohabitent très simplement, la musique trouve sa place, que ce soit une voix, un piano, un quatuor ou un orchestre.

L’ambiance des Rencontres Musicales d’Évian est toute particulière, entre l’héritage de Mstislav Rostropovich, une salle à l’acoustique exceptionnelle, une vue imprenable sur le lac Léman et l’énergie qui anime les jeunes membres du Quatuor Modigliani, directeur artistique du festival.

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Après une première édition très réussie avec des invités légendaires tels que le quatuor Borodine, témoin de l’époque de Rostropovich et Grigory Sokolov (qui nous avait offert un extraordinaire récital Chopin avec six bis !), le festival renouvelle ses invitations prestigieuses et s’enrichit de nouvelles idées.

La plupart des concerts ont lieu à la Grange au Lac, superbe bâtiment inspiré des datchas russes, construit en 1993 en l’honneur du violoncelliste par Patrick Bouchain et le cabinet BAOS, aux côtés de l’acousticien Albert Yaying Xu.
Au cours de la conférence « Architecture et acoustique des salles de concert », les deux créateurs ont expliqué leurs choix pour favoriser la réverbération du son et valoriser les différents timbres des instruments sans pour autant apporter de correction acoustique. Cela se traduit dans le plafond en copeaux de métal, en forme d’épi de blé, ou dans l’utilisation du bois sous plusieurs formes (scié, fendu, raboté ou non raboté)…

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La particularité de cet auditorium est d’être un lieu vivant, où l’on ressent la température extérieure et ses changements, auxquels le bois s’adapte en craquant légèrement, où l’on entend les bruits de l’extérieur et où des oiseaux peuvent rentrer et se mettre à chanter à l’unisson avec le violon d’Isaac Stern, comme ce fut le cas en 1990.

Tout comme la vie de la Grange est rythmée toute l’année par la saison de la Maison des Arts Thonon Evian et par l’Orchestre des Pays de Savoie, ensemble résident, le festival anime à son tour la ville d’Évian, en investissant d’autres lieux, comme le Théâtre du Casino et le Palais Lumière, pour des concerts, des conférences et des master-class publiques. Les élèves de l’Académie Musicale d’Evian ont donc pu non seulement bénéficier de conseils de la part du quatuor Modigliani, de Gautier Capuçon, Maxim Vengerov et du quatuor Emerson, mais aussi se produire dans le festival off.

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Une nouveauté de cette année a été, en effet, la création d’une « Grangette au Lac » dans le centre ville, où les passants ont pu écouter en concert les stagiaires de l’Académie, rencontrer les musiciens du festival, bénéficier de clés d’écoute du philosophe Jean-Michel Henny, mais également improviser sur le piano en libre accès.

Après la schubertiade de 2014, encore une fois musique de chambre et musique symphonique se sont alternées sur scène dans des formations variées et prestigieuses, cette fois sous le fil conducteur de la Vienne post-romantique. Maxim Vengerov et Itamar Golan nous ont fait voyager de l’Europe à la Russie entre salons et mélodies populaires, les complices de toujours
Gautier Capuçon et Frank Braley se sont confrontés aux petites pièces de Webern et à la sonate pour violoncelle de Chostakovitch ; Baiba Skride, Sol Gabetta et Betrand Chamayou ont sublimé le trio n°1 en ré mineur de Mendelssohn, avec une  impressionnante alchimie.

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La violoniste japonaise Sayaka Shoji, qui très jeune avait été invitée par Rostropovich à Évian, est revenue au festival pour explorer la musique germanique de Mozart à Malher en compagnie d’Henri Demarquette, Jonathan Gilad et du quatuor Modigliani. L’élégante et expressive Jennifer Johnston nous a chanté l’amour de Wagner pour Mathilde Wesendonck en compagnie du Mahler Chamber Orchestra, dont le jeu propre et précis s’adaptait parfaitement au répertoire.

Si c’est plutôt drôle de parler de jeunes artistes dans un festival où la moyenne d’âge des organisateurs et des artistes invités se situe autour de la trentaine, il est vrai qu’aux RME on retrouve des musiciens encore plus jeunes comme Edgar Moreau, Veronika Eberle, Michail Lifits et les frères Adrien et Christian-Pierre La Marca, à côté de leur aînés, tels que Gérard Caussé (présent aussi en 2014) et Michel Dalberto.

Nous remarquerons deux moments clés du festival : le concert du pianiste et compositeur Fazil Say avec l’Orchestre des Pays de Savoie, où l’on passe du lyrisme de Capriccio de Strauss aux atmosphères dépaysantes de sa Turquie natale ; et la création de Sur la corde raide, commande du festival à Jean-Frédéric Neuburger.

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Après une introduction au rythme oscillant, où le piano devient percussion, plusieurs atmosphères se succèdent allant du planant à l’entropie, dans une panoplie de couleurs aux accents jazz et minimalistes.
Les arpèges au piano de Neuburger brillent comme des rayons de soleil qui traversent le feuillage, pendant que les coups d’archet de Nicolas Dautricourt au violon et Julian Steckel au violoncelle créent un contraste surprenant. L’étendue et les nuances du clavier sont exploitées avec intelligence, sans jamais chercher l’effet gratuit. Le geste musical se déplace alternativement du violon au violoncelle, en écho avec le duo pour violon et violoncelle op. 7 de Kodàly, que les musiciens ont pertinemment choisi de jouer auparavant.

Un jeune compositeur à suivre donc, dont l’écoute de la Sinfonia pour deux pianos et percussions (qu’il a interprétée ici avec Bertrand Chamayou, Emmanuel Curt et Daniel Ciampolini), ne fait que confirmer son talent à capturer l’attention et stimuler l’imagination.

Un journaliste du Monde a dit il y a quelques années que « le Quatuor Modigliani fait partie à l’évidence de la cour des grands » — après seulement deux éditions, on peut raisonnablement imaginer le même destin pour les Rencontres Musicales d’Évian.

 

 

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