René Jacobs  © DR
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Chronique

René Jacobs illumine le festival de Beaune

par Lydie Lane | le 27 juillet 2015

Le célèbre contre-ténor et chef d’orchestre René Jacobs est un fidèle du Festival international d’opéra baroque et romantique de Beaune. Pour leur trentième année de collaboration, il est venu diriger les cantates profanes BWV 198 et BWV 213 de Bach, offrant au public une vertigineuse exploration musicale de la palette des émotions humaines.

Bach composa l’Ode funèbre BWV 198 en 1727 pour l’oraison funèbre de la princesse Christiane Eberhardine, sur un texte du jeune poète J. C. Gottsched. Cette princesse était trés aimée dans toute la Saxe suite à la décision courageuse qu’elle avait pris en 1697 : alors que son époux se convertissait au catholicisme pour accéder au trône de Pologne, elle avait catégoriquement refusé d’abjurer sa foi protestante et avair choisi de s’exiler. Aussi, à sa mort, un deuil de quatre mois fut décrété à Leipzig. Pour l’oraison, c’est le Cantor lui-même qui vint assurer la direction de cette cantate au clavecin, entouré de ses étudiants.

Presque 300 ans se sont écoulés depuis cette cérémonie funèbre. Nous rejoignons le public qui s’installe en rangs serrés dans l’imposante collégiale Notre-Dame de Beaune, fleuron de l’architecture romane.  Nous surprenons des bribes de conversation en anglais, en allemand… Même si France Musique retransmet le concert en direct, on est venu de très loin pour avoir le privilège de voir René Jacobs diriger ces cantates ; pour avoir le plaisir aussi d’admirer ces luths, violes de gambe et autres instruments d’époque joués par l’Orchestre Baroque d’Helsinki.

Sous la baguette de René Jacobs, la cantate BWV 198 prend toute sa dimension. Dès l’introduction «Laß, Fürstin, laß noch einen Strahl» («Laisse, princesse, laisse encore un rayon»), le ton juste est trouvé ; le chœur des solistes et l’orchestre se répondent de manière grave mais jamais pompeuse. Sunhae Im, tout en retenue, parvient à prolonger cette atmosphère dans son récitatif.  Et lorsque, dans son aria, elle intime aux cordes de se taire – « Verstummt, ihr holden Saiten! » (« Faites silence, vous cordes mélodieuses ! »), c’est à un premier violon particulièrement expressif qu’elle s’adresse, et leur dialogue est d’une sincérité émouvante. Les évocations de la vie de la défunte par Benno Schachtner et Julian Prégardien savent se faire intimes, délicatement accompagnés par les violes et les hautbois. Après l’envoûtant aria «Der Ewigkeit saphirnes Haus» (« La maison de saphir de l’éternité ») chanté par Julian Prégardien et merveilleusement accompagné à la flûte, la voix ferme d’Arttu Kataja et la détermination du continuo font frémir le public en évoquant l’étendue des régions frappées par le deuil… Tout au long de la pièce, René Jacobs instaure un tel climat d’empathie que, lorsque les chanteurs et l’orchestre se retrouvent pour le chœur final, nous sommes plusieurs à vouloir fredonner avec eux cette sicilienne réconfortante : «Doch, Königin! Du stirbest nicht » (« Pourtant, princesse, tu ne meurs pas! »)

Après cette cantate grave et profonde, René Jacobs nous présente une seconde partie plus festive, avec la cantate BWV 213 Hercules auf dem Scheideweg (Hercule à la croisée des chemins). Bach la composa en 1733 pour la célébration des onze ans du prince Friedrich Christian de Saxe, qui eut lieu par un bel après-midi d’été dans les jardins du café Zimmermann. Comme pour la plupart de ses autres cantates, Bach demanda à son ami Picander d’en écrire le livret. Picander choisit de comparer le jeune prince à Hercule, un des héros les plus vénérés de l’Antiquité, et écrivit un texte assez simple, racontant comment le jeune Hercule, à l’heure du choix, écarta la Volupté et choisit la Vertu pour conduire sa vie.

L’interprétation de cette cantate par René Jacobs et sa troupe est jubilatoire. Avec une complicité naturelle, les chanteurs vocalisent, miment, se déplacent sur la scène, provoquent du regard le public ou les musiciens, sans jamais tomber dans une quelconque lourdeur théâtrale ou un excès de sophistication. Les musiciens de l’Orchestre Baroque d’Helsinki prennent un plaisir évident au jeu de scène des chanteurs et y répondent avec une grande sensibilité. Sunhae Im incarne la Volupté avec une sensualité déroutante, et ce brin d’humour qui la rend plus complexe, plus attirante. Le contraste avec son rôle dans la première cantate est absolument saisissant, et l’on ne peut que saluer davantage la qualité de ses deux performances. Benno Schachtner est parfait dans le rôle du jeune Hercule, encore tendre et fragile, et Julian Prégardien particulièrement crédible en voix de la sagesse. Enfin, la voix puissante d’Arttu Kataja est tout à fait appropriée pour dire le mot de la fin «Eile, mein Friedrich, sie wartet auf dich» (« Hâte-toi, Friedrich, il t’attend!») et entraîner les chanteurs et l’orchestre dans une joyeuse gavotte.

La renommée de René Jacobs s’appuie sur une discographie impressionnante, tant comme contre-ténor, dans les années 70-80, que comme chef des plus grandes formations baroques. Infatigable explorateur du répertoire baroque, il en connaît toute la richesse et les subtilités. Le voir diriger est un véritable cadeau, tant sa passion est perceptible dans son geste : dans les continuos intimistes comme dans les grandes fugues, il semble que ce soit toujours le chanteur en lui qui dirige. Avec bienveillance et sans autoritarisme, toujours au service du texte et de la musique. Ce n’est pas tout à fait de l’opéra, pas tout à fait du théâtre musical. Simplement de la musique vivante.

 

Dimanche 19 juillet, 21h, Basilique Notre-Dame de Beaune

Festival international d’opéra baroque & romantique

Johann Sebastian Bach

Trauerode BWV 198 “Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl” (livret de Gottsched).

Hercules auf dem Scheideweg BWV 213 “Lasst uns sorgen, lasst uns wachen” (livret de Picander).

Sunhae Im, soprano

Benno Schachtner, contre-ténor

Julian Prégardien, ténor

Arttu Kataja, baryton

Orchestre Baroque d’Helsinki

René Jacobs, direction

 

 

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