Kaija Saariaho à l'auditorium de Radio France © Julien Bordas
Kaija Saariaho à l'auditorium de Radio France © Julien Bordas
Chronique

Présences 2017, au diapason du nouvel orgue avec Offrande de Kaija Saariaho

par Julien Bordas | le 20 février 2017

Lundi 13 février, un concert-atelier dédié à la compositrice finlandaise Kaija Saariaho et inscrit au programme du festival Présences 2017, nous éclairait sur les liens entre l’orgue et la prolifique musicienne. En présence de cette dernière, invitée d’honneur de la manifestation, la création mondiale de l’œuvre « Offrande » concluait un moment privilégié, marqué par la première participation de l’orgue de la Maison de la Radio au festival.

 

La promesse de Radio-France de faire de son orgue un vecteur de la musique contemporaine semble bien se concrétiser. En témoigne la riche programmation annuelle de concerts et ateliers dédiés au nouvel instrument. Ainsi, le festival Présences 2017 consacrait une rétrospective à Kaija Saariaho, française d’adoption depuis son passage à l’IRCAM en 1982. L’occasion de dresser un portrait musical de cette personnalité respectée et appréciée dans le monde entier (26 de ses œuvres ont été jouées lors du festival). Parmi ses instruments de prédilection, l’orgue tient une place singulière car il a accompagné ses premiers pas de musicienne. Après le violon, le piano, la guitare, Saariaho, adolescente, s’intéresse à l’orgue. « Je n’avais pas de conviction religieuse, mais face à l’instrument j’ai compris que la musique était ma religion » confie-t-elle à Radio-France. S’ensuivent des études au conservatoire, à l’université d’Helsinki, aux beaux-arts, puis elle laisse tout tomber pour s’adonner pleinement à la composition. Par la suite, ses multiples rencontres musicales seront déterminantes. Citons par exemple Henri Dutilleux, rencontré en 1985 à l’hôtel Bedford, année de composition de la première pièce entendue lors de l’atelier : Harpe de Marie (Arganona Mâryâm) une danse sacrée, de Jean-Louis Florentz, extraite des Laudes opus 5, écrite pour l’orgue de Plaisance-du-Gers. Aux claviers, Olivier Latry, titulaire de l’orgue de Notre-Dame de Paris et créateur de plusieurs œuvres de Florentz, interpréta avec brio cette pièce complexe imprégnée de rythmes africains et d’où résonne un Magnificat éthiopien.

« Les sons de la nature […] sont vraiment pour moi les plus beaux sons qu’on peut entendre. Je ne sens aucune séparation entre notre respiration, le vent, la mer, les oiseaux et ma musique. C’est là pour moi une continuité naturelle. »

Professeur de Jean-Louis Florentz au Conservatoire de Paris, le célèbre organiste de l’égise de la Trinité Olivier Messiaen est particulièrement apprécié par l’invitée du festival. Et c’est Apparition de l’église éternelle qui figurait ensuite au programme. Long crescendo-decrescendo d’où émane indéniablement toute la foi et l’âme de ce musicien. Contrairement à Messiaen et Florentz, la religion n’est pas une source d’inspiration prépondérante dans l’œuvre de Saariaho, hormis dans La passion de Simone, oratorio dédié à Simone Weil, où la Passion du Christ est évoquée et mise en perspective avec la mort de la philosophe. On peut dire que la nature constitue le dénominateur commun entre Messiaen et la compositrice, présente de façon significative dans les timbres,  les couleurs et le langage des deux compositeurs. On pense notamment aux chants d’oiseaux, grande source d’inspiration pour l’ornithologue Olivier Messiaen et matière première pour la pièce Lohn de Kaija Saariaho. « Les sons de la nature […] sont vraiment pour moi les plus beaux sons qu’on peut entendre. Je ne sens aucune séparation entre notre respiration, le vent, la mer, les oiseaux et ma musique. C’est là pour moi une continuité naturelle » déclare-t-elle dans le livre de Moisalad intitulé Kaija Saariaho.

Kaija Saariaho © Maarit Kytöharju

Kaija Saariaho © Maarit Kytöharju

Dédié à Dutilleux, le concerto pour orgue et orchestre Maan varjot (Ombre de la terre), a résonné sous les doigts d’Olivier Latry (créateur de la pièce en 2014 à Montréal) le samedi suivant. Avant l’écriture de cette pièce, Kaija Saariaho n’avait jamais composé pour le roi des instruments. « En le retrouvant […],  je retourne aussi dans mon esprit à cette période de ma vie en Finlande, où je l’ai pratiqué ». écrit-elle dans ses notes de travail. Le deuxième mouvement du concerto a servi de matière musicale pour la composition d’Offrande, pour violoncelle et orgue, en création mondiale ce soir. Comme il n’était pas évident de  « réduire » la partie d’orchestre au seul violoncelle, une nouvelle écriture s’imposait. Pour l’organiste Olivier Latry, les équilibres et la registration ont dû être réinventés pour cette pièce, l’orgue dialoguant avec un seul instrument et non avec un orchestre. L’interprète a donc souhaité rendre l’orgue le plus « malléable » possible. Il avait pour partenaire le violoncelliste Anssi Karttunen, ami de longue date de Saariaho et créateur d’une trentaine de ses pièces. Elle lui dédia d’ailleurs sa première composition pour violoncelle seul. D’une grande tendresse et allégorie des premiers pas d’un jeune couple, Offrande a été offerte à l’origine pour le mariage de la fille de Karttunen.

La compositrice connaît profondément le violoncelle et en exploite subtilement les possibilités techniques. A l’écoute de cette pièce, on saisit l’importance des timbres, du son, de la respiration, de la souplesse du rythme caractérisant le propre idiome de la compositrice

Le fidèle musicien affirma au micro de Benjamin François, producteur à France Musique, que l’écriture de Saariaho pour son instrument est « reconnaissable depuis le début, se cristallisant un peu plus à chaque nouvelle pièce ». Il faut dire que la compositrice connaît profondément le violoncelle et en exploite subtilement les possibilités techniques. A l’écoute de cette pièce, on saisit l’importance des timbres, du son, de la respiration, de la souplesse du rythme caractérisant le propre idiome de la compositrice. Dans sa musique, Kaija Saariaho ne fait pas de concessions faciles et exploite les possibilités des instruments en connaissance de cause. Une approche sensible et humaine de la musique, qui lui vaut la reconnaissance du public et de ses pairs.

Dans la cadre de Présences 2017, on a pu également entendre l’orgue Grenzig par l’organiste en résidence Thomas Ospital dans Orion, grande fresque en trois mouvements où l’orgue fait partie intégrante de l’orchestre et ne joue pas cette fois-ci en soliste. Et avant la prestation d’Olivier Latry avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France dans Maan varjot, le compositeur et organiste Francesco Filidei donnait un programme hors des sentiers battus avec notamment Gmeeoorh de Iannis Xenakis.

Une chose est sûre, à Radio-France, l’orgue brille par sa présence !


Le concert-atelier sera diffusé dans l’émission Sacrées musiques présentée par Benjamin François.

Merci à Clément Mao-Takacs pour ses précisions et à son ouvrage « Kaija Saariaho : l’ombre du songe » aux éditions Symétrie.

 




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