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Chronique

Printemps de Prades aux Champs-Elysées

par Lydie Lane | le 7 avril 2015

Vendredi 21 mars, 22h45, avenue Montaigne. Un adolescent en veste blanche, coupe de cheveux et baskets à la mode, visiblement déçu de sa soirée, lance à sa mère un argument surprenant : « Ça manquait de décor ! ». Un peu blasée, celle-ci répond sèchement : « Mais tu te crois où ? On n’est pas à l’Opéra… »

Ce dialogue ferait sourire bien des mélomanes habitués des grandes salles de concert. Mais si, derrière l’apparente naïveté de sa remarque, cet adolescent avait mis le doigt sur un aspect essentiel de la musique de chambre – ce besoin de chaleur et de proximité avec le public ? L’imposante salle du Théâtre des Champs-Elysées est-elle vraiment le lieu idéal pour découvrir l’univers de Schubert, pour entrer dans son intimité, son monde intérieur ? Ce jeune spectateur n’aurait-il pas éprouvé plus de plaisir à écouter le même programme à l’Abbaye romane de Saint-Michel de Cuxa ou dans un théâtre rococo à Vienne ? Paradoxalement, la musique de chambre se passe peut-être moins facilement de décor que la musique symphonique, la danse ou même le théâtre… Ceci dit, on ne saurait trop saluer les efforts et l’enthousiasme de Michel Lethiec et son équipe qui, comme chaque année depuis 22 ans, offrent à leur public parisien l’occasion de découvrir ou de redécouvrir des œuvres de leur répertoire, à quelques enjambées de la Tour Eiffel.

Arto Noras © Josep Molina

Arto Noras © Josep Molina

Pour ouvrir ce concert de printemps, ils ont choisi une pièce assez peu connue : le Quintette P108 de Michael Haydn – frère de Joseph et ami de Mozart. Composé en 1773, il a la particularité d’être écrit pour deux altos et non pour deux violoncelles comme cela était d’usage à l’époque. Mozart, qui affectionnait particulièrement l’alto, a probablement été séduit par cette œuvre puisqu’il en a immédiatement adopté la forme pour écrire, la même année, le premier de ses six quintettes. On le comprend aisément : il s’agit d’une pièce charmante, dotée d’un très bel Adagio. Ils poursuivent avec le Sextuor op. 110 de Mendelssohn, qui fait dialoguer un piano virtuose avec un quintette à cordes formé d’un violon, deux altos, un violoncelle et une contrebasse. Depuis ma place au premier balcon, il m’a semblé que, dans toute cette première partie, les cordes (et notamment le premier violon) étaient très distants et, malgré le jeu brillant du pianiste Itamar Golan, j’ai eu du mal à me sentir pleinement concernée par leur conversation…

La deuxième partie du concert fut consacrée au célèbre Octuor pour cordes et vents D803 de Schubert. L’acoustique du théâtre m’a parue plus favorable à cette formation, véritable orchestre miniature. Dans toute la pièce, les musiciens faisaient preuve d’une remarquable qualité d’écoute, qui leur permettait de développer une parfaite homogénéité de timbres et de phrasés.

Charlier - Lethiec © Josep Molina

Charlier – Lethiec © Josep Molina

Je ne sais si le jeune spectateur en veste blanche a assisté au concert du samedi, mais je pense qu’il aurait apprécié l’interprétation rafraîchissante de Till l’Espiègle de Richard Strauss, dans une version pour quintette menée avec panache par le corniste André Cazalet. Peut-être aurait-il été touché par l’éclairage sensible que le violoniste Fumiaki Miura est parvenu à donner au quatuor de Mahler, une œuvre de jeunesse qui reprend en boucle un thème quasi obsessionnel. Il aurait certainement été impressionné par la belle présence scénique d’Allison Cook – apparition bleutée au milieu des huit musiciens en noir, et par le romantisme des Chants d’un compagnon errant. Mais je suis sûre qu’il aurait été stupéfié par la musicalité et l’engagement d’Itamar Golan, Boris Brovstyn, Fumiaki Miura, Vladimir Mendelssohn et Arto Noras dans le quintette de Brahms, qu’ils ont transformé en véritable feu d’artifice. Cette musique-là n’avait pas besoin de décor.

On se réjouit de retrouver Michel Lethiec, André Cazalet et Arto Noras à Prades pour fêter les 65 ans du festival, du 26 juillet au 13 août. De nouvelles rencontres, de nouvelles « notes croisées », qui promettent encore de très beaux moments musicaux.

 


Vendredi 20 mars 2015, 20h, Théâtre des Champs-Elysées

Michael Haydn
Quintette à deux altos en do majeur P. 108

Felix Mendelssohn
Sextuor pour piano et cordes en ré majeur op. 110

Franz Schubert
Octuor pour cordes et vents op. posth. 166 D. 803

 

Samedi 21 mars 2015, 20h, Théâtre des Champs-Elysées

Richard Strauss
Till l’Espiègle op. 28 (arrangement pour cinq instruments de F. Hasendorf)

Gustav Mahler
Quatuor pour piano et cordes
Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant)

Johannes Brahms
Quintette avec piano en fa mineur op. 34


Fumiaki Miura, Boris Brovstyn
, violons
Vladimir Mendelssohn, Hartmut Rohde, altos
Arto Noras, violoncelle
Jurek Dybal, contrebasse
Michel Lethiec, clarinette
André Cazalet, cor
Giorgio Mandolesi, basson
Itamar Golan, piano
Allison Cook, mezzo-soprano

 

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