Alan Gilbert dirigeait l’Orchestre Philharmonique de Radio France
Alan Gilbert dirigeait l’Orchestre Philharmonique de Radio France © Peter Hundert | NDR
Chronique

Radio France : de Shining à 2001 l’Odyssée de l’espace, un concert en apesanteur

par Flore Védry-Roussev | le 19 mars 2019

Radio France rend hommage ce mois-ci au réalisateur Stanley Kubrick à travers une série de concerts autour des œuvres musicales dans ses films. Samedi 16 mars était donc donné un programme Ligeti et Bartók, dirigé par l’américain Alan Gilbert, avec le pianiste Bertrand Chamayou aux côtés de l’Orchestre Philharmonique et du Chœur de Radio France en hyper concentration. Une soirée en apesanteur.

 

Alan Gilbert (directeur musical sortant de l’Orchestre Philharmonique de New-York qui prendra bientôt ses fonctions à la tête du NDR Elbphilharmonie Orchester de Hambourg) entre dans le vif du sujet avec Atmosphères de György Ligeti. Cette courte pièce dans laquelle Ligeti recherche de nouvelles sonorités orchestrales, sollicite l’orchestre au grand complet et présente une masse visuelle impressionnante. La musique est une addition phénoménale de notes et de sons superposés, de laquelle ne se dégage pas de mélodie, mais plutôt des blocs acoustiques. Puis, par la transformation continue des timbres et des niveaux sonores, la forme statique de ce nuage sonnant semble se mouvoir. La musique se métamorphose par le jeu de petits groupes d’instrumentistes qui prennent la parole et s’effacent les uns après les autres si bien que la masse orchestrale change d’apparence passant d’une finesse extrême au fourmillement mystérieux, soufflant une brise sonore dans la salle. Le rendu par l’Orchestre Philharmonique de Radio France est fantastique, jusque dans le decrescendo final qu’Alan Gilbert amène progressivement dans un pianissimo extrême, jusqu’au silence complet. Une fois la dernière note jouée, on a la sensation d’ « entendre » le silence.

 

Bertrand Chamayou incandescent

Ainsi plongé dans un état de sidération, on est ensuite propulsé par Bertrand Chamayou dans un 3e concerto de Bartók plein de vie. Et dès le premier mouvement le pianiste donne le ton. Pétillant, expressif et précis, complice avec le chef et l’orchestre, il démontre la parfaite maîtrise de son sujet. L’envolée joyeuse de ce premier mouvement est tellement enthousiasmante que les applaudissements surgissent spontanément de toute la salle. Le second mouvement Adagio Religioso, l’une des pages les plus poignantes de Bartók, est admirablement rendu, notamment par les bois de l’Orchestre Philharmonique de Radio France chantant en parfaite communion avec le clavier. Enfin, l’Allegro vivace est rendu incandescent par pyrotechnie et par la verve éblouissante de Chamayou.

Après plusieurs rappels, le soliste ravit le public avec un clin d’oeil bien senti en bis : Musica Ricercata II de Ligeti, utilisé par Kubrick dans « Eyes Wide Shut ». Dans cette courte pièce, dépouillée et intense, Chamayou sait comme personne faire grimper d’un cran la tension et distille au fur et à mesure de la pièce, le sentiment d’une oppression de plus en plus menaçante.

Bertrand Chamayou

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve

Richesse des couleurs et textures sonores

La seconde partie, s’ouvre sur le fascinant « Lux Aeterna » de Ligeti, extrait de son Requiem et composé pour 16 voix a cappella, qui est aujourd’hui l’un des classiques de la musique chorale contemporaine.

Plongés dans l’obscurité quasi complète du cocon boisé de l’auditorium de Radio France, la concentration sur scène est palpable. Alan Gilbert, qui il y a un instant encore, était souriant et espiègle, change complètement d’esprit. Immobile, grave, seuls ses bras semblent dessiner une subtile chorégraphie. Sa baguette trace les temps dans l’espace avec une régularité hypnotique, tandis que complètement dissociée, sa main gauche donne seule, goutte à goutte, les départs et les nuances avec une maîtrise parfaite. En face les chanteurs sont littéralement accrochés à ses gestes. On sent que la moindre faille peut faire chanceler le fragile édifice. Il faut dire que la pièce, composée d’une suite de micropolyphonies est un défi pour les chanteurs dont chacun a une partie séparée et les oblige les uns après les autres à porter un diapason à leur oreille pour se retrouver. L’ensemble, qui donne l’impression de quelque chose d’insaisissable, de mouvant et d’aérien, tient du miracle. L’auditoire en reste stupéfait.

Alan Gilbert en profite pour enchaîner sans attendre avec le chef d’œuvre de 1936 de Bartók, la Musique pour cordes, percussion et célesta. Pour cette pièce dont la construction est totalement novatrice pour l’époque, l’orchestre est réparti de façon non conventionnelle : des groupes de violons et d’altos sont placés des deux côtés du chef avec le piano et le célesta au centre de l’orchestre, dominé au fond par les percussions. Cette pièce, bien que mystérieuse et intense, est bien moins angoissante que l’ambiance dégagée dans « Shining » de Kubrick. Alan Gilbert, précis, en révèle les couleurs changeantes et les contrastes, grâce notamment à l’onirique intervention du célesta et aux rythmes et couleurs des percussions et du piano. Sans s’alanguir, la musique passe d’un pupitre à l’autre comme des vagues, animées par la belle tonicité des cordes de l’orchestre.

Un concert captivant à découvrir au casque, pour profiter pleinement des mouvements sonores et du 3e concerto de Bartók perlé de Bertrand Chamayou.

 


 

Le concert à revoir sur Arte

 

A propos du 3e concerto pour piano de Bartók :




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