Paysage près de Beauvais, François Boucher, 1740
Paysage près de Beauvais, François Boucher, 1740
Chronique

Piano bucolique au château de Kernévez

par Juliette Guibert | le 6 octobre 2015

Le problème, avec les dimanches radieux de septembre, c’est qu’on n’a pas très envie d’aller au concert l’après-midi. C’est vrai, quoi, avec cette équinoxe qui prend ses aises, les jours s’obstinent imperturbablement à diminuer et l’on se dit qu’il faut profiter à fond, rester dehors le plus longtemps possible, avant que la nuit nous ait ensevelis. Alors le Chant de la Rive, qui sait son public pourtant mélomane vite tenté par une balade au soleil, a imaginé de nous offrir le pack complet : un château léonard, son parc magnifique ouvert au public pour les Journées du Patrimoine, son propriétaire fier de nous dévoiler quelques endroits secrets de son sous-bois, ses grèves dont la marée basse retrousse les jupes, ses vaches posées çà et là pour qu’en oubliant le murmure du vent et les oscillations des feuilles on s’imagine devant une peinture française du XVIIIe, la cour de ses écuries transformé en salle de concert en plein air, un piano sous les arcades, un soleil généreux avec un fond de l’air presque tiède, un jeune pianiste morlaisien, Gwendal Giguelay, en carrière à la capitale revenu au pays pour nous enchanter les oreilles et l’âme, tout cela pour un concert offert par la mairie de Saint-Pol-de-Léon aux promeneurs.

© Chant de la rive

Un tube pour débuter, tube mais si peu souvent joué en récital, le Concerto italien (BWV 971) de J.S.Bach, dont l’interprétation au piano est tout sauf une hérésie tant celui-ci lui donne une richesse et un contraste que même les deux claviers registrants du clavecin pour lesquels il est pourtant écrit ne parviennent pas à égaler. Gwendal Giguelay nous a offert un premier mouvement réjouissant, entrée en matière tellement à l’unisson avec le cadre enchanteur et cette fin d’été éblouissante, un andante bucolique comme un tableau de François Boucher dont le château de Kernevez semble à l’instant avoir été sorti en plein sommeil sur sa toile, un presto brillant et tempétueux jusqu’à la ritournelle finale.

Changement de crayon, le fusain fait place aux touches larges du pinceau, les lignes du paysage se fondent, impressions soleil descendant sur les grands arbres, trois nocturnes de Fauré. La cour des écuries s’enveloppe d’une toile d’Emile Bernard lorsque Gwendal Giguelay enchaîne comme les mouvements d’une même suite l’élégiaque Nocturne n°1 en mi bémol mineur (op.33/1), le languissant Nocturne n°4 en mi bémol majeur (op.36), qui préfigure la musique impressionniste et qui résonne déjà son Debussy et le chantant Nocturne n°8 en ré bémol majeur (op.84/8).

Gwendal Giguelay

Retour aux sonorités classiques, le décor prend le trait de la ligne claire de Mozart : notre jeune interprète s’y sent comme un poisson dans la baie de Morlaix et réussit avec le si expressif Rondo en la mineur K.511 (composé en 1787, la même année que Don Giovanni) à nous bouleverser par un jeu d’une rare simplicité, propice à nous y faire deviner les signes annonciateurs du romantisme qui pointe de l’autre côté du siècle.

C’est encore avec un tube que Gwendal Giguelay termine son programme, la Rhapsody in blue dans sa version pour piano seul transposée par Gershwin lui-même (1924) : l’heure bleue tombe sur les arcades, le soleil est passé derrière les moellons de granit. Pour nous laisser repartir sans nous perdre dans les allées de l’immense parc, il nous offre impromptu un bis contemporain du château d’une grande virtuosité, la Fantaisie-Impromptu en do dièse mineur op. posthume 66 de Chopin : on ne sait jamais, au détour d’une clairière, George Sand pourrait être là, à se reposer.

 


Récital Gwendal Giguelay, 20 septembre 2015
Parc du château de Kernévez, Saint-Pol-de-Léon (Finistère)
Le Chant de la Rive/Mairie de Saint-Pol-de-Léon

 

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