Stephen Taylor
Maudits les innocents © Opéra de Paris
Interview

Rencontre avec Stephen Taylor, metteur en scène de Maudits les innocents

par Anne-Laure Robine | le 11 décembre 2014

Rencontre avec Stephen Taylor, metteur en scène de l’opéra contemporain Maudits les innocents, qui sera créé le 13 décembre à l’Amphithéâtre de l’opéra Bastille.

Maudits les innocents est un récit lyrique relatant la croisade entreprise par des enfants en 1212 pour rejoindre la Terre Sainte. Fruit d’une collaboration entre l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et la Maîtrise des Hauts-de-Seine, cet opéra, sur un livret de Laurent Gaudé, questionne la puissance des idéologies et de leurs potentielles dérives lorsqu’elles sont servies par un enthousiasme candide et spontané.

Rencontre avec Stephen Taylor, metteur en scène, quelques jours avant le lever de rideau.

 

Pouvez-vous nous raconter votre rencontre avec ce projet ?

Je l’ai vu naître : l’Atelier Lyrique de l’Opéra a souhaité se rapprocher de la classe de composition du CNSMDP pour créer un opéra contemporain. On m’a contacté à ce moment-là. Christian Schirm (NDLR : directeur de l’Atelier Lyrique) a demandé à Laurent Gaudé, pour qui nous partageons une admiration, d’écrire le livret. C’est Laurent qui a choisi le sujet. Nous avons ensuite pris contact avec les compositeurs – quatre jeunes artistes tout juste issus des classes de composition du conservatoire – pour mettre le livret en musique. Nous nous sommes vite rendus compte qu’il était nécessaire de compléter la distribution par une présence juvénile, pour donner au texte toute sa force : c’est ainsi que la Maîtrise des Hauts-de-Seine (16 enfants de 8 à 14 ans) est devenue le troisième partenaire du projet.

Cette genèse a inauguré une itération entre l’écriture musicale et la création théâtrale : j’ai eu beaucoup d’échanges avec les compositeurs sur ce qu’il était possible d’attendre d’une œuvre d’art lyrique contemporain. Je les ai encouragés à adapter le livret, à imaginer d’autres façons de servir une réplique que celle proposée par le scénario – avec l’accord de l’auteur, bien sûr !

 

Cet opéra a la particularité d’avoir quatre actes respectivement mis en musique par quatre compositeurs. Y-a-t-il des différences stylistiques entre les musiques de chaque volet ou plutôt une recherche d’unité ? Votre mise en scène cherche-t-elle à souligner cette singularité ?

Le livret impose une unité de style et de discours, mais aussi une unité logistique liée aux contraintes des tessitures des personnages et à l’instrumentarium (l’effectif est de douze musiciens, dont un accordéon, une harpe ou encore des percussions très étonnantes). Il était cependant important que chaque compositeur soit libre. J’ai rapidement ressenti une forte identification de chaque compositeur à son acte : l’élan lumineux du début pour Mikel Urquiza, l’acte le plus politique et le plus traditionnellement théâtral, avec de forts moments solistes pour Julian Lembke, la fresque symphonique pour Didier Rotella, la dissolution du discours, l’étrangeté et l’après-catastrophe pour Francisco Alvarado. La répartition des actes est ainsi très cohérente, quasi « naturelle ». Les dix solistes de l’Atelier Lyrique l’ont également perçu ainsi, et chacun d’entre eux a su trouver une forte adéquation avec les parties qui leur avaient été distribuées.

 

Est-ce votre première création ? Le travail est-il différent ?

Oui, c’est ma première création. Tout change ! Je nourris mon écriture scénique de la musique : lorsque je mets en scène une œuvre déjà créée, je me familiarise avec la partition en écoutant d’abord les enregistrements, puis je m’en éloigne, rapidement, pour laisser la place à l’interprétation des artistes que je dirige. Pour Maudits les innocents, j’ai commencé le travail sur partition : je devinais alors la musique, parfois je la présupposais mal. Je n’avais pas de béquille, j’ai dû avancer par tâtonnements, mais c’était passionnant.

 

Quelles sont les spécificités d’une mise en scène d’opéra avec des enfants ?

Il faut être succinct, un peu autoritaire, même si je n’aime pas l’être ; il faut leur permettre de trouver leur chemin, leur accorder leur espace, leur existence. Mais en réalité, mettre en scène un chœur d’enfants ou d’adultes est un travail très proche…

 

Vous avez souhaité offrir aux enfants une grande liberté, mais l’œuvre expose aussi les dangers de l’embrigadement de la jeunesse. Comment l’avez-vous traduit sur scène ?

Les enfants sont certes embrigadés par deux des leurs (Étienne et Nicolas dans le livret, qui est d’ailleurs inspiré de chroniques du XIIIème qui nous permettent aujourd’hui d’attester l’effectivité de cette croisade), mais leur marche est aussi un acte d’émancipation adolescente par rapport au monde adulte. J’avais parfois envie d’un peu d’anarchie, mais la partition, particulièrement difficile, nous a imposé de nombreuses contraintes et a demandé une forte discipline. Nous devions être à la hauteur de l’ambition musicale, tout cela avec une disponibilité limitée des enfants.

J’ai essayé d’être fidèle à l’invitation de Laurent Gaudé : que ces enfants soient à la fois pleins de lumière, de liberté, de vie, mais aussi parfois un peu effrayants. J’ai voulu transcrire l’opposition présente dans le titre (« maudits » et « innocents »), souligner l’ambivalence du mouvement anarchique et incontrôlable qui embarque ces enfants, en faveur d’une cause presque incompréhensible, et qu’ils ne comprennent peut-être même pas eux-mêmes. Les trois interludes théâtraux de Jean Croisé (interprété par Didier Sandre, de la Comédie Française), un ancien soldat que le Pape Innocent III engage pour mettre fin à la croisade des petits, nous permettent de mieux appréhender ces tensions.

 

Que souhaitez-vous dire aux spectateurs qui n’ont pas encore acheté leur place ?

Soyez disponibles pour l’inattendu ! Nous espérons que vous y trouverez des surprises, des moments de gravité, des univers musicaux différents, que moi-même je ne connaissais pas vraiment et que j’ai été heureux de découvrir. Je me sens donc proche de ce que pourra apprécier un spectateur qui découvrira l’opéra !

 

En savoir plus :

Maudits les innocents, récit lyrique

Les 13, 16 et 19 décembre (représentations scolaires les 15 et 18 décembre) – Amphithéâtre Bastille

Pour réserver : Site officiel de l’Opera de Paris

 

Merci à Stéphane Resche, assistant à la mise en scène, d’avoir organisé cette rencontre.

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