La Revue de Musicologie
Revue de musicologie

La Revue de Musicologie – Tome 102, n° 1 (2016)

par Classicagenda | le 14 octobre 2000

La constitution du sommaire d’une revue scientifique à comité de lecture est toujours une gageure pour le rédacteur en chef : il lui faut en effet trouver une cohérence éditoriale malgré des contraintes variées, au premier rang desquelles figure le fait qu’il n’a de maîtrise ni su les articles qui lui seront soumis, ni sur ceux qui seront acceptés par le comité de lecture! Parfois la cohérence éditoriale sera la conséquence d’un éclatement total des sujets et des périodes, montrant l’étendue et la diversité des approches sur la musique. Parfois au contraire un thème unifiant les articles apportera une belle harmonie à l’ensemble. C’est le cas de la présente livraison dont les trois articles illustrent divers aspects de la musique et de ses usages en France, et plus particulièrement à Paris, de la Belle Époque à l’Entre-deux-guerres. L’étude fascinante de Jann Pasler, plongeant pour la première fois dans le corpus immense des partitions éditées dans la presse, révèle nombre des enjeux, publicitaires, commerciaux mais aussi politiques, de ces objets qui hantent aujourd’hui les greniers de nombre de maisons! Kristof Boucquet nous présente ses recherches sur l’une des dernières œuvres de Claude Debussy, le ballet Jeux, étudié au prisme d’un corpus documentaire riche et renouvelé, en croisant l’approche de la musique avec celle de la chorégraphie. Enfin, Louis Epstein révèle la figure méconnue du Comte Etienne de Beaumont, en étudiant en grand détail le festival qu’il créa en mai et juin 1924 dans un lieu depuis devenu mythique, La Cigale. Intitulé « Les soirées de Paris », ce festival fut à la fois un lieu de sociabilisation mondain et de création musicale contemporaine.
Dans la seconde livraison de l’année, un texte de Jean-Christophe Branger entrera en résonance avec ces sujets, puisqu’il y sera question de femmes « cheffes d’orchestre » ayant dirigé à Paris dans l’Entre-deux-guerres.

Les Notes et documents du présent numéro sont riches en découvertes. A la faveur d’un travail de lecture extrêmement minutieux de registres des Archives nationales, à la recherche de détails documentant la vie des musiciens, Nancy Hachem fit une découverte captivante, relative à un procès pour conduite fort peu vertueuse (quelques détails croustillants sont à lire dans la transcription de documents juridiques!) du jeune Clément Janequin, permettant d’accroître considérablement les éléments biographiques d’un compositeur dont on ne sait que fort peu. Mélinda Latour présente une étude dans laquelle elle met en valeur la découverte de nouvelles sources musicales proposant une mise en musique des Quatrains de Pibrac. Enfin, c’est à une plongée dans le Romantisme musical, dans ses liens entre France et Allemagne, que nous convie l’article de Jean-Jacques Eigeldinger, en présentant une nouvelle édition, traduite en français et annotée, de la correspondance entre Félix Mendelssohn Bartholdy et une figure aussi fascinante que méconnue du paysage musical français au dix-neuvième siècle, le Carpentrassien Jean-Joseph-Bonaventure Laurens (1801-1890).

A ces articles s’ajoutent une quinzaine de comptes rendus de lecture présentant, discutant et critiquant l’actualité musicologique française et internationale.

Yves Balmer, Rédacteur en chef

 


 

Dans la revue

 

De la « publicité déguisée » à la performativité du goût : partitions et suppléments musicaux dans la presse française à la Belle Époque
Par Jann Pasler

Entre 1870 et les années 1920, une grande variété de magazines et de journaux français ont publié des partitions musicales. Cet article analyse les choix de partitions, les stratégies commerciales qui les sous-tendaient et leur rôle dans lʼévolution du goût musical. En tant que « publicité déguisée », ces partitions attiraient souvent lʼattention vers lʼactualité musicale, tout en soulevant des questions sur la circulation de la musique et les interactions entre productivité musicale, mode et commerce. Cette étude illustre la dynamique du pouvoir dans le monde de la presse, y compris la première utilisation du copyright sur les partitions, et déconstruit certaines idées préconçues sur la culture musicale française de lʼépoque. Mettant en question la théorie de Bourdieu sur les différences de goûts entre les classes, elle documente les goûts musicaux alignés avec classe et des goûts qui transcendaient les différences sociales et économiques. Lʼomniprésence de musique composée par des femmes suggère que nombre dʼentre elles avaient des carrières importantes. Des indications sur lʼinterprétation accompagnaient souvent ces partitions, destinées aux amateurs aussi bien quʼaux professionnels, elles fonctionnaient ainsi comme un site dynamique tant pour lʼexploration de lʼidentité individuelle que pour lʼexpression de valeurs partagées.

 

 

« Des légères arabesques et des pieds malencontreux » : Debussy, Nijinsky et la chorégraphie de Jeux
Par Kristof Boucquet

L’aversion de Debussy pour la chorégraphie que Nijinsky avait réalisée de son ballet Jeux est bien connue. Celle-ci est souvent expliquée par le rejet global des concepts novateurs du chorégraphe par le compositeur, suite à leur collaboration à L’Après-midi d’un faune. Pourtant la partition de Debussy comprend des suggestions chorégraphiques subtiles dans le texte musical lui-même, indiquant comment le compositeur avait imaginé son ballet. La découverte récente des exemplaires de la parti- tion contenant des annotations autographes de Nijinsky, faites au cours de la préparation de sa chorégraphie de Jeux, permet de comparer les intentions originales du compositeur avec celles du chorégraphe. évoquant la collaboration entre les deux créateurs, les circonstances de la création de Jeux et leur épilogue, cet article jette une lumière nouvelle sur lʼune des plus fameuses querelles de l’histoire de la musique et de la danse.

 

 

Impresario, Interrupted: Comte Étienne de Beaumont and the Soirées de Paris
Par Louis Epstein

En 1924, un parvenu dans le monde de la danse a organisé durant six semaines une série de repré- sentations de ballet, théâtre et music-hall, intitulée “Soirées de Paris.” Mondain et mécène, puis imprésario, le comte Étienne de Beaumont a offert au public, entre autres nouveautés, des parti- tions d’Erik Satie, de Darius Milhaud et d’Henri Sauguet. Alors que les Soirées ont bénéficié d’un accueil chaleureux à leurs débuts, et ont même fait concurrence aux Ballets Russes et Suédois, bien implantés sur la scène parisienne, leur réception est aujourd’hui largement négative. Cet article réévalue l’importance des Soirées et surtout du rôle qu’y tint Étienne de Beaumont. Plus qu’une incarnation de la futilité et de l’ostentation insensée qui caractérisent les années folles, les Soirées de Paris témoignent d’une sérieuse tentative de créer une compagnie permanente, dont l’héritage se prolonge bien au-delà de cette unique saison du printemps 1924.

 


 

Notes et documents

 

Nouveaux éléments biographiques sur Clément Janequin
Par Nancy Hachem
Un document inédit mentionnant les débuts de Clément Janequin antidate de plus de quinze ans les connaissances actuelles au sujet du musicien. Un arrêt retrouvé au sein de la collection Jean Le Nain aux Archives nationales, où le compositeur interjette un appel devant le Parlement de Paris, constitue la première mention de Clément Janequin dans un contexte musical. Le texte révèle avec exactitude un lieu, une profession et une date : en 1507, Clément Janequin est maître des enfants de chœur de la cathédrale de Luçon. Cette pièce juridique apporte les éclairages les plus précoces sur la carrière de Janequin, révèle certains aspects de la personnalité du compositeur, vient étayer les suppositions sur sa date de naissance (vers 1485), sur son origine familiale (à Châtellerault) et sur son début de carrière entre le Bas-Poitou et le Bordelais.

 

 

Les Quatrains de Pibrac en musique : supplément bibliographique
Par Melinda Latour
Inscrit dans la continuité des recherches de Marie-Alexis Colin sur la bibliographie musicale des Quatrains de Pibrac, le présent article en enrichit la connaissance par de nouvelles sources manus- crites et imprimées. Ces additions à la bibliographie musicale de Pibrac prouvent le maintien de la pratique du chant sur ses Quatrains longtemps après la vogue morale du dernier quart du xvie siècle.

Plusieurs de ces nouvelles sources comblent le vide entre le recueil de Jean Planson (1583) et celui de Jean de Bournonville (1622). En outre, lʼusage des mélodies des Quatrains comme timbres constitue une autre preuve de leur popularité au cours du XVIIe siècle.

 

 

J.-J.-Bonaventure Laurens.
Correspondance avec Mendelssohn et Schumann
1. Lettres inédites à Felix Mendelssohn Bartholdy (1843-1847)
Par Jean-Jacques Eigeldinger
Le Carpentrassien J.-J.-Bonaventure Laurens (1801-1890) reste une figure méconnue du paysage artis- tique français du xixe siècle, en particulier à travers ses liens avec l’Allemagne musicale. Secrétaire de la Faculté de médecine à Montpellier, il représente une manière d’humaniste romantique au carrefour des beaux-arts, des sciences de la nature et de l’archéologie mais surtout de la musique. Dilettante averti, il collectionne manuscrits et imprimés entre milieu du xvie siècle et monde contemporain – légués à la Bibliothèque Inguimbertine de sa ville natale. C’est lui qui, le premier, édite (1841) une anthologie de Pièces de clavecin de Fr. Couperin et qui fait exécuter (1886) un Magnificat de son compatriote Elzear Genet (ca 1470-1548). Sa passion pour l’œuvre de J.-S. Bach conduit Laurens, lors de voyages en Allemagne,
à rencontrer d’abord J. Chr. H. Rinck, héritier de la tradition du Cantor, puis l’année suivante (1842) – et pour l’unique fois – Mendelssohn, qui lui joue Bach à l’orgue et au piano. Une correspondance s’ensuit entre les deux hommes, interrompue par la mort de Mendelssohn. Si Laurens vénère en lui une réincarnation de J.-S. Bach, il le charge aussi d’être son mentor face à la production contemporaine en Allemagne, rôle que joue obligeamment Mendelssohn, amené ainsi à pourvoir la bibliothèque de son correspondant. Réciproquement et au regard d’une vie musicale française qu’il dénigre, Laurens invite le maître à séjourner dans le Midi, pour se faire auprès de lui l’interprète passionné de paysages et de monuments. Projet hélas resté sans suite.




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