Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase
Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography
Chronique

Roméo et Juliette Tango en première au Théâtre du Gymnase

par Linièle Chane | le 31 décembre 2019

La scène du Théâtre du Gymnase a accueilli le 10 novembre 2019 la création Roméo et Juliette des chorégraphes argentins Francisco Leiva et Laura Roatta. Annoncée en première mondiale, cette adaptation chorégraphique de la célèbre pièce de William Shakespeare ne manquera pas d’attirer autant les amoureux du tango argentin que les curieux passionnés attirés par les aventures corporelles et musicales qu’inspire cette danse.

Neufs danseurs de culture et d’horizon différents se rejoignent dans la lumière pour célébrer l’éventail des passions exacerbées par l’amour et la haine. Contemporaine, la pièce affirme la légitimité de ses explorations au-delà des codes et des conventions. Une liberté séduisante qui, certes, pourrait tout à la fois frustrer les puristes de la dramaturgie shakespearienne et les inconditionnels de l’abrazo du tango, qu’il soit de piste ou de scène. Une composition riche en couleurs d’énergie, aussi audacieuse qu’inattendue. A découvrir.

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Tango en expression contemporaine. La célèbre pièce de W. Shakespeare inspire nombre d’adaptations à la scène comme à l’écran, de l’opéra au ballet, en passant par les comédies musicales dont on retient le drame lyrique fétiche West side story de Jérôme Robbins. Les chorégraphes Francisco Leiva et Laura Roatta s’en emparent à leur tour et créent une pièce pour huit danseurs et un quartet qui officie en live. Le tango argentin et son indissociable alter ego musical sont mis à l’honneur dans cette «version libre de la pièce de W. Shakespeare ». Une liberté qui autorise le tango à s’affranchir des codes et des clichés et de convier la danse contemporaine à se joindre à part égale à la fabrique de l’œuvre dansée. Originale, audacieuse voire périlleuse. Quand bien même il s’agit ici d’un tango pour la scène, chorégraphié et performé, loin de son social cousin de piste plus enclin à la connexion d’un couple livré à l’improvisation et aux états de corps éphémères. Deux vocabulaires de mouvement dansé parallèles, deux chemins d’expression d’âme différents, chacun inscrit dans une partition plus que centenaire. Et cependant si proches à la fois. Le dialogue ne peut que s’établir entre les deux alliés. Tel un plébiscite, de quoi réjouir les adeptes de la création contemporaine. « C’est un tango à la fois traditionnel (…) car il garde l’esprit et l’imagerie du tango argentin » (…) et moderne « car il s’ancre dans ce tango jeune qu’apprécient et pratiquent de nombreux adeptes à travers le monde ».

La mise en scène quant à elle suit la chronologie de la célèbre tragédie originelle. Depuis la joute frontale en début de la pièce qui nous plonge dans la lutte intestinale entretenue entre les deux clans, en passant par la scène du balcon au clair de lune, du message égaré, de l’élixir et de la « mort » de Juliette, jusqu’au paroxysme final de la scène du poignard. Les tableaux hauts en couleurs sonores et dynamiques s’agrémentent de pantomime et se succèdent dans une agréable fluidité narrative entrecoupée subrepticement par quelques messages d’un conteur grave et théâtral.

L’exercice interroge. Sur la nécessité de la narration historique dans un discours abstrait ? Le lieu d’expression intime du tango serait-il limité là où la danse expressive prend ses aises ? Avoir recours à une autre grammaire corporelle ne desservirait-il pas le tango en l’exposant à ses propres limites ? De la conviction des chorégraphes, « c’est à partir des intentions des deux personnages (rencontre, manipulations, séparation, fusions, manque…) que naît la danse ». On en déduit que les questions ne se posent pas. Dès lors, le tango s’affirme et s’apprécie davantage par son ouverture au dialogue avec d’autres formes d’expression dansée. Seuls importent l’art et la manière d’investir les chemins d’expression aptes à servir l’exaltation, à faire surgir les émotions insufflées par les situations.

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Tango, musique. La pièce s’ouvre sur une scène plein feux sans décor, toute emplie de la solennelle Danse des chevaliers de Serguei Prokoviev. Au son de la guerre déclarée, l’espace est pris d’assaut. Les corps vêtus de noir, cuir luisant et boots, s’affrontent et se heurtent dans une joute de provocations qui s’alimente de sa propre violence. On se rejoint dans de furtifs abrazo aussitôt défaits pour se nourrir à nouveau de la force clanique de la ronde. Nous voici au cœur de l’implacable drame. Place au conflit, à la haine et au déchaînement des passions nées de l’amour, la vie et la mort.
Le discours musical se poursuit avec un quartet (absent pour la première) en live. Le bandonéon et les percussions délivrent un tango d’une puissante présence qui soutient l’ensemble de la pièce dansée. Le choix de Facundo Torres d’une partition construite autour de « L’alliance de tangos typiques et de tangos modernes avec des réminiscences des styles du Rio de la Plata, du candombe et de la murga», à laquelle s’ajoute deux compositions enlevées de Juan d’Arienzo atteint une belle gamme d’émotions. Celles-là même qui imprègnent les corps et font naître la danse, colorent les états d’âme déclinés en autant d’humeurs musicales.

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Tango, interprétation. Soutenue par la partition musicale, la chorégraphie joue sur une gamme riche d’émotions dramatique et offre aux interprètes une belle part à l’investigation personnelle. En écho à la solitude des amants en détresse, en réponse à la déferlante des sentiments déclinés de l’amour, des violences nées de la jalousie, l’envie, la rage dévastatrice, la vengeance, la colère… les danseurs s’impliquent avec ferveur et déploient leur talent dans une belle dynamique. On peut regretter la relative sagesse de l’interprétation parfois, là où une convaincante verve expressive magnifierait l’instant. Serait-ce une inclination à la mesure des émotions intenses, par pudeur ou par humilité ? Quelle qu’en soit la visée, un public inconditionnel de l’interprétation incarnée, adepte de la passion habitée sera comblé quand la candeur et la grisante légèreté illuminent les élans de joie, quand la passion révoltée enflamme la colère qui emprisonne le cœur et l’âme des insoumis. Ne sommes-nous pas ici dans l’univers dramatique des déchirements de l’âme en proie aux éclats passionnés dans ce qu’ils ont d’ultime et d’insoutenable ?

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Roméo et Juliette. Théâtre du Gymnase © Yann Gouhier Photography

Voilà une pièce chorégraphique orchestrée avec brio autour d’une belle dynamique d’ensemble. Le discours est direct, fluide et sans prétention. La dimension poétique prend sa place quand frémissent les sourdes passions enfouies, annonciatrices du drame. Investie avec parcimonie, on en souhaiterait davantage. Au-delà des considérations techniques que d’aucuns mettraient sur le compte de la jeunesse, on retient, outre une belle et courageuse aventure, une création originale par l’adhésion du tango à accorder autant de place à un autre vocabulaire d’expression. Et audacieuse au regard de l’investigation dans la plus célèbre des dramaturgies. Sans nul doute, la lancée est prometteuse et le chemin vers l’incarnation semble d’ores et déjà amorcé.

 


Roméo et Juliette
Chorégraphie: Francisco Leiva & Laura Roatta
Mise en scène : Francisco Leiva
Direction musicale : Facundo Torres
Musique live 4 instrumentistes. Musiques enregistrées le 10 novembre 2019
Première mondiale le 10 novembre 2019
Au Théâtre du Gymnase, 38 boulevard de Bonne nouvelle, 75010 Paris




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